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   Il ne quittait plus ses quartiers, parqué dans ses austères études et méditations prosaïques annexes. Sa mère, dont la délicatesse s’opposait à entraver les toquades de ce fils au passé calamiteux, dans une dévotion de caryatide à même de soutenir contre vents et marées l’exosphère des pires facéties, s’affligeait en ce mutisme résigné de factotum que point la déchéance du maître. Elle s’écorchait le bout des doigts à en torturer les envies, à en ronger les ongles, priant que Chvéïk délogeât de gré. Combien de fois aveulit-elle le courroux du mari, lequel menaçait de démonter les gonds pour le déjucher ? — Aux repas, elle déposait un plateau devant la porte, toussait avec pudeur, réfrénait son irrépressible désarroi lorsqu’elle débarrassait le becqueter intact, le mouillant de sa tristesse débordée.

   Non content de se priver d’une alimentation saine et régulière, Chvéïk réprimait aussi ses déjections et ses pissats, des sacs plastiques et des bouteilles pour garde-robe. Cette hygiène rudimentaire, et l’odoriférance associée, ne contribua pas à briser sa retraite hikikomorienne ; seul l’argent l’en expulsa. Doubler sa première en philologie romane équivalait à jeter le minerval par les fenêtres. Si, à l’époque de l’adoption, son père, contremaître dans une filiale de Cockerill-Sambre, gagnait assez pour protéger la famille contre les malechances pécuniaires, il dut s’inscrire à l’ONEM une décennie plus tard, sur les listes ad vitam aeternam, trop faisandé pour son domaine d’activité. Depuis, chaque cent prêtait à querelles.

   L’échec à l’Université entraîna ses parents dans des discussions à ce point corrosives qu’elles emplirent le foyer de larmes, d’animosités, de mots non pensés, de pensers sans mots et, des murs, transpirèrent des bouffées de confusions, des expansions d’amours dépecées, des suintements de haine saignée de remords, — des conditions insoutenables pour un démiurge.

   Afin de renouer avec le calme et ménager ceux qui l’avaient sauvé des rues congolaises, Chvéïk, Rishi Nanak de sa naissance, prit son indépendance.

   Libéré, délivré, entre jobs d’appoint et pointages au chômage, il persista à s’isoler, louant un vingt-deux mètres carrés au bord de l’insalubrité, dans un immeuble infesté de champignons ombiliqués zarbis, particulièrement dans les parties communes.

    Il ne concoctait rien, tournait en rond autour d’un matelas jeté à même le carrelage, s’allongeait, caleusait, passait outre à l’inconfort des ressorts détendus en fakir sur une litière de verre pilé, se redressait, relisait par boutade des poèmes, d’exquis, d’exécrables… Il omettait la clepsydre, mille fois en retard au travail, mille fois licencié pour absentéisme injustifié ; — ce ne fut qu’après cinquante-trois mois de galères que, de toutes ses tripes, il élabora la vacuité de sa quête : aucune matière n’est digne de la Poésie, celle-ci ne titularise qu’un courtisan, le Beau, et, pour atteindre à ce rêve de pierre, pour récolter cette bénédiction qui exhausse le rimeur contre le néné gauche d’Érato, il se révèle capital de quintessencier les vocables, de les affranchir de toute restriction sémantique, de les exalter au biais de l’agrégat céleste, l’alexandrin, expédient exclusif pour assouvir la Muse, que de leurs coïts, leurs larges coïts, à l’orgasme éternel, elle déverse enfin sur l’humanité éperdue ses évohé consubstantiels aux émotions universelles ! — Ici, comme vous, je me suis demandé avec quel stupéfiant on l’avait seringué, d’autant plus que le passage au présent de l’indicatif signifie que sa thèse ne s’est pas élargie. Mais je ne l’ai pas interrompu, curieuse d’apprendre comment un olibrius de sa trempe a conquis la gloire.

 

Chantal Lemaître, La Cabale des Navets, texte sous copyright, tous droits réservés.

 

 

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Tag(s) : #Le Récit

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