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      La décrépitude de l’asphalte ne géhenne pas la progression motorisée dans l’Hexagone, mais lorsqu’on évolue de nuit, on regrette la Belgique, mieux illuminée que les jardins de Néron par les torches chrétiennes : sur nos routes, si crevures et cratères soulèvent des cahots inopinés tous les cent mètres — la vileté de la gratuité — et relativisent la réputation de plat pays, des essaims d’abeilles électriques, figés dans un scintillement safrané dont la pollution ne chiffonne que des phalènes brumeuses, gouvernent les automobiles avec plus d’autorité et de confort que l’étoile du Berger lors d’une pleine lune d’été à la campagne ; des extra-terrestres en mission d’observation dans les inanités intersidérales ne rateraient pas de diagnostiquer ce cyclique anthrax.

     

      Sous la monotonie de la ténèbre chthonienne, avec la réitération des péages, seules de rares lampes tranchent la sensation de s’engouffrer à l’intérieur de l’œsophage du Ragnarök, ainsi qu’en ce pays du Rhin où, sur les insondables colons des anéantissements nocturnes, notre conduite redoute, terrorisée, les brusques éruptions, à cent quatre-vingt kilomètres par heure, de phares aussi féroces que les fulgurantes mirettes de Fenrir.

 

      Chvéïk dort, enlaçant l’ordinateur portable cédé par Éthan. Il m’apprivoiserait presque, assoupi comme un subrécargue, le front déblayé des dos-d’âne obstrués de réflexions, Grand Erg dont les dunes ne renferment sûrement pas les mots d’un siècle.

 

      Lors du lynchage médiatique, je ne m’étais pas avisée de son allergie à la prose. Qui l’eût pu ? Sans mentionner le bégaiement chronique qui brouille ses discours dès le plus frêle degré d’éréthisme, entre sanglots et lamentations, ardu de discriminer un mètre, fût-il le plus prestigieux. Mollirais-je de le mieux connaître ? Ah çà ! il est loquace, the Poet-Poet : en vers et, briguant peut-être une solennité rococo, au passé simple, il m’a étalé sa biographie au lieu d’animer le trajet avec les fredons crève-artiste d’Universal, Polygram, Sony Music et consorts. Un moindre mal, car une cacophonie littéraire nous tympanisera toujours moins que toutes ces Britney aux intonations vinaigrées et au succès orchestré par les cordes vocales d’Auto-Tune.

 

    Comme il sautait, avecque l’agilité d’un ouistiti dans un aquarium ou d’un poisson rouge au faîte de l’Everest, d’une branche à l’autre dans l’arbre de la Connaissance de l’Éducation nationale planté sur le programme de l’année finale d’humanités inférieures, au moment de piquer du pif sur les feuillages du classeur dédié à l’idiome hugolienne, Chvéïk rencontra Érato lors d’une publicité afférente au concours primitif Liège Jeunes Auteurs — j’en ai déduit qu’il est quadragénaire, les linéaments de sa physionomie n’affichassent-elles définitivement pas la trentaine —, colportée de classe en classe, entre deux épellations de trivialités grammaticales, par Mme Bellens, un professeur suppléant, le titulaire dans le plâtre après une tentative de double hélicoptère désaxé sur les poudres hiémales qui, la bise venue, enfarinent de leur frisquette blancheur les pentes riquiqui dévalant le signal de Botrange. Chvéïk s’inscrivit à ce tournoi de la Muse en champion sur la selle d’une détermination effrénée au galop le long d’un haut et célère nuage de tarentule suspecte.

 

      Tout entier abîmé dans l’indurescence de la virginité défendue par sa page, rainette contemplant une mouche avec l’atonie synaptique de la prédation instinctive, il bivouaqua des éternités en ces lointains vaporeux où le vacuum léthargique du qu’écrire ? — plus insidieux qu’une overdose au cannabis —, sature l’esthète de vœux, annihilant toute entreprise. Aussi bien, l’exercice rompait avec le cadre des devoirs : loin des bocaux académiques, milieux standardisés où baignent des directives que nous suçons comme des cornichons — l’amphibologie à bon escient — et qui nous apprennent à traverser les savoirs en équilibre stationnaire par immersion prolongée de l’esprit, voilà qu’il courtisait les affres de l’initiative, de la création ! Chaque intervalle de liberté, il se cloîtrait, une furie de démiurge s’invétérant avec l’infrangible constance d’une raison de suite géométrique. — Qu’était-ce qu’un poème ? la Poésie ? Quel thème pour l’honorer ? celui-ci était-il plus poétique que celui-là ? Comment diable épanouir sa veine ?

     

Chantal Lemaître, La Cabale des Navets, texte sous copyright, tous droits réservés.

 

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Tag(s) : #Le Récit

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