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...À lutter contre les gargouillis, je me souviens de cette époque durant laquelle maman s’amusait à mes dépens : une ou deux fois la semaine, lorsque je languissais après le dîner, elle m’affirmait que nous avions déjà mangé et s’étonnait de mon oubli avec un tel embarras — une comédie éprouvée — que je finissais par en accepter le fait. Combien me suis-je torturé le cerveau pour me rappeler des repas fictifs ! Ce fut le ferment d’une hypermnésie dont la folie, par l’entremise d’une thérapie que je n’épèlerai pas tant elle me traumatise encore, a dérivé sur des capacités mnémoniques accrues.

Au quart d’heure écoulé, je sors et découvre un homme à la constitution athlétique conforme à celle de Tyrion Lannister, vêtu de ses seules chaussettes et de son chapeau de flic, vautré sur des draps en soie, matraque armée — gardien de la paix avant tout

Ne me considère-t-il pas ? Ne propose-t-il pas un supplément à payer pour mes services ? La lubricité exsude de tout son corps ; je déguerpis, m’infiltre dans les ténèbres, monte à tâtons un escalier déjeté dont les cris de crécelle paraissent signaler l'écroulement prochain...

Grâce à de minuscules pinceaux de lumière aux origines vagues, sur un bout de métal corrodé par la rouille, je déchiffre : Agence NeetInvestigation. En l’absence de sonnette, je frappe. Une adolescente jaillissant d’un magazine japonais m’accueille : son interminable crinière oscille entre le bleu foncé et le noir jais, une mèche azur, tel un ruban s’amincissant, s’échappe du haut de l’oreille gauche et une queue de cheval expose sa nuque dont la sveltesse exhale une délicate sensualité exacerbée par un ras-du-cou en fine dentelle sur laquelle trois strass chatoient. Elle est attifée d’une robe bleu nuit à frous-frous style punk lolita, sans manches, peu décolletée malgré de réels avantages, de bas opaques de couleur identique, de grosses chaussures noires vernies à doubles boucles et semelles compensées d’au moins cinq centimètres à l’avant ainsi que, sur la main gauche, d’un long gant également noir, diaphane cependant.

Elle ne me donne pas l’occasion de parler : Une étrangère, une étrangère ! répète-t-elle d’un ton léger quasi chantant avant de me claquer la porte au nez. Je frappe derechef. Rien. Je réitère le tambourinage. Pas rendez-vous, pas rendez-vous ! se manifeste-t-elle par une subite entrebâillure qui disparaît aussitôt. Elle m’horripile avec ses redites et ses manières que je peine à juger narquoises ou désinvoltes ; cette fois, je cogne de mes deux poings, rugis que c’est leur confrère, Olivier Remington, qui m’envoie. Elle réapparaît, fredonne : Remington, Remington, pointe une chaise du doigt, s’éclipse : Occupé, occupé ! Je comprends qu’il va falloir attendre.

 

La détestable impression d’être un élément impertinent du décor me colonise tel un prurit urticarien. Rien autour de moi ne me rassérène : aucun meuble, pas de comptoir et une tenture défraîchie, lacérée par l’humidité dégouttant des murs, où sillonnent, sans aménagement, des agrégats de fils. Et cette fille… Je ne commenterai pas ses oripeaux ni ses colifichets, j’ai rencontré pis dans plusieurs athénées où, à treize ans, quelques-unes s’exhibent en short plus court que celui d’une gogo dancer pour afficher leur thigh gap, comme si la beauté s’abrégeait à une histoire d’écart entre les cuisses, crétinisme rival, me soutiendrez-vous, du big booty essayant de nous convaincre qu’à plat ventre, les béni-oui-oui de Kim Kardashian ne ressemblent pas à des dromadaires ou, qu’à quatre pattes, à des vaches gravides, volonté sournoise d’aligner le taux d’obésité européen sur celui des États-Unis. Dans une génération, au lieu du doggy, nos mâles fantasmeront sur le rodeo style.

Cette gamine ne m’agace pas vraiment ; juste que sa façon de s’exprimer ne me plaît pas du tout. En des circonstances mieux favorables, je m’en récréerais… Les chats effilés qui pendeloquent à ses boucles d’oreille ne t’adoucissent-ils, Chantal ? Se moque-t-elle de moi délibérément ? Joue-t-elle ? Je ne croirai pas qu’elle souffre d’un trouble verbal, sa manie bien différente de celle de Remington ou de toutes celles que j’ai pu observer...

 

Chantal Lemaître, La Cabale des Navets, texte sous copyright, tous droits réservés.

 

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Tag(s) : #Le Récit

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