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(...) Je dompte mon appréhension, m’accroupis, jette mes escarpins en bas, glisse de sorte à pendre contre la paroi, agrippée au chaperon. Avec une inspiration exagérée, je clos les paupières, me remémore les conseils de papa : dans un contexte de fuite, si cette défense (la meilleure) débouche sur un grand saut, fléchir les genoux et basculer sur un côté dès la réception. Je réprime mon envie de crier, lâche prise, m’étonne d’atterrir sans souffrance, effectue la roulade, quoique surérogatoire, me compare presque à une Cat’s Eyes. D’ici-bas, la cascade ne paraît pas si dangereuse. Claude s’ingénie à m’imiter, se baisse, se relève, se baisse, se relève, en vain. Il trépide avec le grotesque de l’entripaillé Gus acculé dans une impasse par Lucifer, m’ordonne de partir, de me cacher, gémit avoir été repéré par nos traqueurs…

Je récupère mes souliers, me sauve et, au premier carrefour, bifurque dans une voie perpendiculaire. D’un angle, j’assiste à la capture de Claude, lequel ne résiste pas. Je recommence à courir avec l’angoisse d’être rattrapée à mon tour, puis, après une centaine de mètres, ralentis à l’idée de ne pas me faire remarquer, retire mes mi-bas, masse mes orteils pour les réchauffer, me rechausse.

J’entre dans un commerce, m’enquiers de la station de métro la plus proche, la clé de la voiture dans le pantalon de Claude. Une sympathique dame m’indique le boulevard E. Bockstael et outre la gentillesse à me dessiner une carte. Je la remercie non sans me mordre les lèvres : dans la précipitation, je n’ai pas contenu mon élocution wallonne et elle m’a répondu en français avec une prévenance patriotique.

Contrainte à opérer de mon chef, après quelques lectures de plans dans les courants d’air souterrains et d’innombrables allées et venues dans des toilettes insalubres dont les pointes d’alcalis effarent les narines, je parviens à la rue d’Aerschot, où ces messieurs reluquent les chairs étalées dans les vitrines qui diaprent le quartier, jumelle de la rue Varin, du moins avant l’exode forcé de la majorité des filles lors de la rénovation de la gare des Guillemins. Je marche, le regard fixé sur les pieds afin d’éconduire les œillades dégoulinantes d’appétence baveuse.

J’arpente le trottoir, mais nulle enseigne NeetInvestigation du début à la fin. Je me pique souvent des facultés supérieures de ma mémoire ; là, j’en maudis la défaillance : pourquoi n’ai-je pas retenu le numéro du bâtiment ? Je reviens sur mes pas ; toujours rien. Par bonheur, il n’y a en face qu’un muret encombré d’herbes adventices, support du chemin de fer.

À la troisième tentative, au tiers du parcours, une contralto m’apostrophe et somme, dans un jargon populacier mi-flamand, mi-wallon de tapiner hors de son territoire. Je sens des dizaines de paires d’yeux se retourner vers moi, contracte les fesses, pivote le cou de gauche à droite : pas de latrines publiques, évidemment !

Poussée dans mes retranchements derniers, mes lèvres s’entrouvrent pour protester de mon innocence ; — aucun son n’en fuse. La prostituée, en string, seins nus, m’injurie de plus belle, s’avance et, forte de mon aphasie, menace de me faire avaler mes talons. Le visage pétrifié, les yeux braqués sur le sol, le front frôlant la poitrine de cette Brienne de Torth qui me dépasse de deux têtes, je bredouille que je cherche l’agence NeetInvestigation. Comme si elle avait entendu un mot de passe, elle émet un soulagement interjectif sans équivalent français, débande les curieux d’un autoritaire — je traduis — circulez, y a rien à voir ! et me convie à la suivre. De son seuil, elle me déclare que le bureau est juste là, au fond du couloir sombre et étroit qui jouxte son bar, au quatrième, une situation fâcheuse, car si ces détectives n’attirent pas beaucoup d’affluence, insuccès imputable à leur âge et à leur excentricité, on la dérange régulièrement pour eux en pleine prestation.

J’extériorise ma reconnaissance d’une voix enrouée et la prie de me laisser aller au petit coin. Plus intimidante que méchante, peut-être apitoyée par la fadeur de mon teint, elle me reçoit dans son antre améthyste. Je siège dans les toilettes pour rien — soupir ! —, doublement accablée par les plaintes de mon estomac : comment puis-je avoir faim à un moment pareil, dans cet endroit ? 

 

Chantal Lemaître, La Cabale des Navets, texte sous copyright, tous droits réservés.

 

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Tag(s) : #Le Récit

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