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Las de notre apathie, le sexagénaire continue sa ronde. Nous quittons l’endroit, résignés à cuver les fabulations laekenoises, incapables d’en délibérer dans l’immédiat ; la prolifération de nos déconvenues écroue notre détermination dans la cage d’un aquoibonisme, où la persévérance, telle un morio aux ailes saisies par le givre avant sa migration, agonise.

Juste à la sortie, à notre droite, nous nous assoyons chez Élodie. La serveuse tergiverse, effarouchée par nos faciès nivéens. Dans un néerlandais médiocre, je commande deux cafés. Claude réclame un whisky on the rock, sans celer son accent liégeois. Le vent siffle ; il aère notre mutisme comme pour l’attiser et, conjugué à la caféine, renflamme l’enluminure de mes joues.

Monsieur le Président encore à ramasser à la petite cuiller, je me lance dans un rapport minutieux des événements ; peut-être en extrairons-nous un quelconque indice ? Bien qu’un désir de solitude émane de lui aussi distinct que l’incoercible marasme étirant sa figure toute fripée en dépit de l’alcool, Claude rassemble l’énergie nécessaire pour marmotter que son dab serait à même de briser le simulacre que l’on nous impose, une alternative superflue qui ne permettra pas d’atteindre à une pègre apte à oblitérer quelqu’un. Je me résous à ne pas m’avachir avec cette facilité, entame une argumentation. Penser à mon effusion de la nuit, à Môssieur Minou et à mon retour dans mes pénates m’aide à refouler ce fatalisme autodestructeur qui rôde et jappe à l’instar d’un chacal affamé lorsque l’on s’achoppe à une difficulté.

Que je lui rabâche la couleur des cheveux de Marie-Françoise, sa taille de soutien-gorge, la hauteur de ses chaussures l’ébranle moins que la dernière péroraison de Hollande a ému les Français. Je ne me décourage pas : Falsifier des données, oui, tout est possible aujourd’hui avec l’informatisation systématique, mais les esprits ? On peut rendre fou n’importe quel individu, le lobotomiser ; ne lui extirper que les souvenirs relatifs à Marie-Françoise, nous plongeons dans un scenario de science-fiction. Tu m’écoutes Claude ? Je te donne la migraine ? Si tu n’attaches pas de crédit à mes propos, fie-toi à cette marque sur ton doigt : tu es marié et ta femme a été enlevée. Quoi que l’on veuille nous faire croire, tu dois la retrouver, migraine ou pas…

Tout à coup, il s’exclame : Le cureton… oui, le cureton… La stagiaire itou ! Deux nouvelles pistes se dévoilent : les registres paroissiaux et l’étudiante en médecine que Marie-Françoise avait engagée pour les deux mois de vacances à la suite d’un aparté inopiné à la Collégiale Saint-Denis. Comme entraînée par ces résurgences, je feins de revoir dans ma tête la carte de visite montrée par Remington hier matin, suggère d’approcher les cyberdétectives en priorité, leur agence installée au Quartier Rouge de Bruxelles. Je préfère orienter Claude plutôt que de modérer sa convulsion de combativité et de le confronter à ses limites intellectuelles : si les ravisseurs ont supprimé toute empreinte de Marie-Françoise à Laeken, inutile de battre les buissons ailleurs et encore moins dans la Cité ardente où leur propre villa a été travestie.

Pour que la dynamique en cours profite à l’action, je commence à me lever, une main en appui sur la table. Claude la saisit : Branlez-vous sans azimuter derrière, filez-le dans le "cimetoche" ! L’attitude grave m’enjoint d’obéir, passive et discrète. Dans le dédale des fauchés, il hâte le pas, me communique l’arrivée sur le parvis des deux policiers qui brandissaient leur plaque lors de l’enlèvement de Remington.

Nous trottons d’un sentier à l’autre, pas trop vite, de crainte de déraper sur la litière fangeuse où crisse le grésil, et ce, en nous assurant que nul ne nous talonne. Plus calme que Claude, mieux disposée à aviser, j’entreprends d’aborder un mur d’enceinte ; nous le rasons jusqu’à ce qu’un talus d’éboulis nous autorise à l’escalader. Comment bondir de cette altitude ? Claude s’agite, tremblote, hésite à redescendre, scrute l’horizon en quête d’une issue, tout entier possédé par son vertige. L’urgence nous presse : j’aperçois effectivement Willems et Thonnard, guidés par un gardien. Ils ne nous ont pas vus.

 

Chantal Lemaître, La Cabale des Navets, texte sous copyright, tous droits réservés.

 

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Tag(s) : #Le Récit

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