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(...) La stupéfaction foudroie Claude, lui qui a bénéficié de cette fortune pour constituer sa chaîne de reprographie ; un notaire avait été mandaté pour léguer l’incommensurable héritage à Marie-Françoise dès son vingt et unième anniversaire. Je pousse Claude à sortir avant qu’il ne déclenche un scandale. Qui peut effacer une existence ? Marie-Françoise de Gingelom a-t-elle seulement existé ? Mme Piers n’est-elle pas un fantôme, une identité usurpée, cible d’une cabale qui s’est volatilisée à la suite d’une complication, ou tout simplement, elle-même la machinatrice ? Claude verse dans la paranoïa et, avide de rassurement, exige que je le suive aux tombes de ses beaux-parents, où Marie-Françoise dépose des chrysanthèmes au minimum à chaque Toussaint et à chaque Noël ; il espère croiser un des gardiens rencontrés lors des innombrables visites passées.

Nous regagnons le parvis de Notre-Dame, une chapelle en vérité, à l’architecture bâtarde qui oscille entre le gothique, le néo-gothique et le moderne. L’entrée du plus vieux cimetière bruxellois, le petit Père-Lachaise, se situe à quelques pas. Les grilles franchies, je me navre devant les stigmates du vandalisme perpétré ces dernières années. J’ai lu que ce musée funéraire avait été profané par des vols et des déprédations ayant touché deux centaines d’emplacements d’octobre 2012 à mars 2013, des chasses aux ornements éhontées. Ma démarche s’imprègne de mon indignation ; Claude me distance, ses pas trop décidés pour les miens. Je ne tente pas de le rattraper, au contraire, je me surprends à déambuler, effervescence de nonchaloir, et à examiner les pierres dans la perspective d’un nez à nez avec Michel de Ghelderode ou bien André Van Hasselt, peut-être le plus grand poète romantique belge. Quelques-uns de ses vers s’invitent, bornent mon humeur à leur légèreté :   

 

Que sont-ils devenus ces temps de poésie

Où l’art versait au monde entier son ambroisie ?

Où l’homme, plein encor des souvenirs du ciel,

Formait son idéal des splendeurs du réel ?

 

Le hasard œuvre-t-il à m’égayer ? Des chats folâtrent ci et là, entre les sépultures ; certains m’observent, d’autres me snobent… Je flâne dans les allées, sur les erres de Mère Nature dont attention et dédain me parlent tels des appels à la réconciliation… Et je m’imbibe d’impersonnalité, me réduis à une singularité diaphane aussi engageante qu’une toile vierge sur un chevalet empoussiéré.

Claude interrompt ma défection mentale ; il me présente Marie-Charlotte et Henri-François de Gingelom, noms davantage devinés que déchiffrés, le relief des lettres lissé aux trois quarts. Il n’en revient pas : les photos se sont évanouies et le marbre accuse une décrépitude prononcée de son éclat alors qu’il a toujours étincelé autant qu’un monument neuf. Marie-Françoise n’avait joui de ses parents que six ans, assez pour les aimer et les choyer au-delà du trépas, qu’ils appréciassent sa dévotion depuis le royaume de Dieu. Aucun bouquet non plus, moins une surprise qu'une contrariété, la fête des Morts déjà loin.

Claude, comme gelé, maintient un visage livide d’où s’est estompée toute expression, symptôme de renfermement. J’essaye de stimuler mon empathie, mais que ressent-on lorsque l’expérience s’arc-boute contre la mémoire, qu’elle l’écrase en lui superposant une réalité différente ? Frustration ? Épouvante ? Consternation ? Rage ? C’est autre chose qu’un changement de désignation pour un athénée. Désarroi ? Claude est ce qu’il est, pas génial, pas subtil, il n’en cultive pas moins une probité respectable. Son infidélité et les motivations qui l’entretiennent importent peu si l’on pèse l’authenticité de son affection pour sa femme, un amour qu’il n’a jamais désavoué même à la conclusion d’ébats prodigieux. Et cet amour n’aurait vécu ? Un silence éternel convoie un temps éternel, s’étire opiniâtrement sur la courroie de nos inerties respectives. Soudain, une lueur dans les yeux de Claude : un gardien, il le connaît, il a naguère devisé avec ! Il fond sur lui, blêmit aussitôt. Le sexagénaire fatigué de protéger des squelettes depuis quatre décennies réfute les allégations de Claude, s’en offusque, loin d’être gâteux malgré l’âge et l’ennui, nous répète les informations obtenues à la commune et rajoute ce que nous avons déduit de l’état des lieux sans oser le déclarer de vive voix : personne, non, personne ne se recueille devant ces tombes, négligées depuis des lustres.

 

Fin du chapitre V

 

 

Chantal Lemaître, La Cabale des Navets, texte sous copyright, tous droits réservés.

 

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Tag(s) : #Le Récit

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