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Pour les (in)fortunés — dans tous les sens des termes, fors celui de veinard — qui, sous le joug d’un commandement fanatique né d’une adoration gendelettreuse pour Sieur Émile Zola,  ont raqué — verbe populaire, mais le plus proche phonétiquement d’arnaque — la modique somme d’environ trois misérables cents euros afin de barioler leur bibliothèque du coffret de l’intégral des Rougon-Macquart dans l’illustre édition de la Pléiade, cinq briques que n’effleureront jamais que la pulvérulence flottant autour de la fatuité de posséder sans les ouvrir les classiques de la littérature sur papier bible, outre les déprédations et autres monstruosités sur lesquelles je reviendrai dans quelques billets prochains — miaou ! voyons comment une gabegie éditoriale peut entacher la crédibilité d’un auteur. Seuls ceux qui ont compris cette phrase en lecture cursive méritent de lire ma démonstration — ronron !

Si, à la fin du premier volume, dans son avertissement avisé, le spécialiste intergalactique et outre-univers de feu M. Naturaliste, à savoir Maître Henri Mitterrand, dénonce, en parlant des rivières de versions éditées des Rougon-Macquart, que « … erreurs de protes ou de correcteurs bien intentionnés, variations épidermiques du langage changent peu à peu certains traits jusqu’à la déformation », alors que nous ne le remercierons jamais assez pour l’immense travail d’annotations fourni, nous regretterons qu’il n’ait sans doute pas, au moment de la conception, relu l’œuvre de Zola sur les célèbres feuilles jaunes que, certes, le doigt le plus chétif craint de froisser en les tournant. Bien que mon expression, à l’instar de ma maîtresse, se vautre dans une certaine condescendance alambiquée — faix de l’érudition contemporaine —, mon exposé, lui, se présentera le plus simplement possible ; je suis plus que conscient de m’adresser à des primates auxquels Dame Nature a refusé la grâce et l’intelligence des félidés — miaou ! Dès lors, commençons par le commencement, c’est-à-dire par la lecture du premier roman — devoir vous dire ce genre d’évidence me tue — arf, comme soupirait un certain Slévich.

  1. L’ignorant ne relèvera aucune anomalie à propos du mot après-midi une fois achevée sa lecture de la Fortune des Rougon. Tout au plus, il aura glosé ses 9 rencontres, et peut-être même le fait que, dès lors qu’il est déterminable, le genre est toujours au masculin (pages 14, 28, 32, 40, 42 et 244).
  2. Dans la Curée, il sourira de découvrir également 9 itérations du substantif après-midi, mais froncera peut-être les sourcils jusqu'à comprimer sa glabelle au maximum en constatant que, toujours s’il est déterminable, le genre est exclusivement au féminin (pages 320, 321, 482, 538, 592 et 599). Pour ceux qui n’auraient pas compris la précision lorsqu’il est déterminable, qu’ils tentent de me dire de quel sexe est après-midi quand ce nom apparaît absolument de la sorte : l’après-midi, son après-midi.

À ce stade, un lémurien ou une holothurie s’imaginera que Zola a décidé d’utiliser le masculin pour le premier roman et le féminin pour le second. Un esprit critique, lui — je parle évidemment de moi —, commencerait quelque investigation. En revanche, l’indécis, l’hésitant ou encore le pas-tout-à-fait-imbécile, c’est-à-dire la plupart des pékins qui, comme vous, espèrent exhausser leur intelligence au voisinage de la mienne, parcourra le roman suivant. Suivons cette dernière ligne, qui est, hélas ! celle des plus nombreux.

  1. J’espère que vous avez réussi à dépasser le chapitre III du Ventre de Paris et remarqué au passage que le substantif après-midi revient près d’une trentaine de fois dans tout le roman, mais que huit itérations à peine permettent d’en déterminer le genre : au masculin, pages 650,663 et 665 ; au féminin, pages 729, 817, 823, 825 et 828. Voyez par vous-mêmes sur les photos ci-dessous (dernière ligne visible, pour les deux illustrations).

Zola se moque-t-il du genre du mot après-midi ? C’est ce que nous suggère cette édition des Rougon-Maquart et le brave béni-oui-oui que vous êtes aura l’inopportunité de dénigrer l’écrivain plutôt que de remettre en question la fameuse Pléiade ! Ah, soumission à l’autorité, quand tu nous tiens ! Et pourtant !

Réfléchissons un instant — effort considérable, je sais, pour les adorateurs de D8 que vous êtes. À l’époque de ces trois romans qui ouvrent la fresque de Zola, le mot après-midi s’écrivait davantage au féminin, comme préconisé par la 6e édition du Dictionnaire de l’Académie française. Zola, bien que faillible en tant qu’humain et donc aussi en tant que romancier, aurait-il pu manquer de détermination à ce point quant au choix, afin de s’y tenir, d’un genre pour le mot après-midi ? Fort est de constater que sa plume ne semble jamais avoir hésité à employer exclusivement le féminin, pour un homme sans femme, on le comprendrait à moins ! Il s’agit peut-être d’un problème de version, avancerez-vous ? Nous avons la chance que Maître Henri Mitterrand nous ait révélé, dans l’avertissement avisé susmentionné, les manuscrits ayant servi à l’élaboration de l’édition de la Pléiade.

  1. La Fortune des Rougon : texte de la troisième édition (première édition Charpentier et Cie). Celui-ci étant indisponible sur Internet, nous nous procurerons celui de la première édition A. Lacroix, Verboekhoven et Cie (1871) dans lequel, aux pages 18, 36, 42, 53, 55 et 311, le mot après-midi est exclusivement au féminin. Nous avons également parcouru celui de la onzième édition Charpentier (1879), dans lequel, aux pages 14, 31, 37, 47, 49 et 298, le mot après-midi n’admet aussi que le seul genre féminin. Il serait étonnant que M. Zola, entre les deux éditions se soit amusé à le mettre au masculin.
  2. La Curée : texte de la deuxième édition (première édition Charpentier et Cie). Nous ne trouverons hélas que celui de la seizième édition Charpentier (1879) dans lequel aux pages 4, 6, 204, 275, 341 et 350, le mot après-midi est au féminin.
  3. Le Ventre de Paris : le texte de la deuxième édition Charpentier et Cie. Nous ne trouverons que celui de la première (1873), dans lequel après-midi est encore et toujours au féminin chaque fois que le genre est déterminable (pages 59, 74, 77, 155, 262, 270, 273 et 275). Nous conviendrons qu’il serait vraiment très surprenant que Zola se soit amusé à mettre le mot, dans la seconde édition, au masculin et encore moins pour seulement trois apparitions sexuées.

Nous pourrions ainsi continuer avec la Conquête de Plassans, où, dans la Pléiade, le mot revient seize fois au masculin (pages 900, 925, 932, 947, 985, 1013, 1035, 1036, 1040, 1045, 1080, 1094, 1098, 1128, 1158 et 1174) et deux fois au féminin (pages 1039 et 1103). Le texte ayant servi de support étant, comme le rapporte toujours Maître Henri Mitterrand le texte de l’originale (c’est-à-dire le volume paru en librairie, après le feuilleton, ou pré-originale, les éditions suivantes n’ayant pas comporté de variantes). Dans la première édition Charpentier, disponible sur la Toile, le féminin règne toujours (pages 3, 35, 45, 64, 111, 148, 176, 177, 182, 183, 189, 234, 251, 257, 263, 293, 331 et 351).

Pour dire que nous avons analysé tout le premier volume, dans la Faute de l’abbé Mouret, en Pléiade, nous avons relevé deux itérations au masculin (pages 1258 et 1453) ainsi que deux au féminin (pages 1332 et 1495) sur un total de huit. Dans la première édition Charpentier, les pages 62, 162, 329 et 383 ne présentent évidemment le mot qu’au féminin.

Ainsi est-il effarant de voir que les éditions de la Pléiade, au risque de faire passer l’auteur pour un indécis et de nuire quelque peu à sa crédibilité, ont fait le choix de masculiniser en partie le mot après-midi dans l’œuvre majeure de Zola quand celui-ci préférait le féminin. Il ne s’agit pas d’une horreur exclusive au premier volume (dans son Excellence Eugène Rougon, le mot est une quinzaine de fois mis au masculin et une seule fois au féminin en page 208 ; dans l’Assommoir, le masculin règne). Nous pourrions comprendre en partie la démarche des correcteurs, le Dictionnaire de l’Académie française n’admettant que le genre masculin pour après-midi dans sa huitième mouture de 1935 — encore faut-il accorder quelque crédit aux choix des Immortels —, cependant nous ne pouvons excuser le manque de rigueur, surtout pour une édition qui se veut garante de l’établissement correct des textes classiques. D’autant plus que cette maladresse n’est encore rien… Las, s’il n’y avait que cela ! Nous en reparlerons plus tard : c’est l’heure de ma sieste — miaou !

(Ci-haut, après-midi dans la 8e édition en ligne du Dictionnaire de l'Académie et dans la 9e)

 

Au passage, vu que la rectifiation de l'orthographe de 1990 a récemment fait la Une des journaux, imaginez le massacre si la Pléiade rééditait les Rougon-Maquart, le nombre du substantif après-midi étant devenu variable ou invariable, au choix. 

 

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