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Prérequis

 

Notion de schwa : ici

Compter les syllabes : ici

Notion de césure : ici

 

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Baudelaire corrigé ? 

 

Personnages

 

Alpha, avocat,

Upsilon, juge,

Omicron, témoin,

Iota, témoin,

Epsilon, accusé,

É, Ê, Ë, È, Schwa, enfants d’Epsilon.

 

Alpha : En vérité, je vous le dis, Epsilon doit disparaître ! Attendu qu’il ose apparaître partout jusqu’à prendre l’ascendant sur tous ses pairs, même moi ; attendu qu’il se permet d’être prononcé ou pas selon des variables infinies, comme le simple fait de s’exprimer en prose ou en vers ; attendu qu’il corrompt toute autre voyelle à son contact, je demande la mort !

Epsilon : Objection votre honneur : ai-je mérité tant de sévérité quand je n’aspire qu’à rendre la langue mélodieuse ?

Upsilon : Silence ! Vous vous exprimerez lorsque votre tour viendra. Vous avez pourtant l’habitude des tribunaux.

Epsilon : J’ai surtout l’habitude d’être rejeté…

Alpha : À qui la faute, Monsieur ? Non seulement vous vous répandez dans la langue telle une épidémie, mais, en plus, vous osez pervertir vos amis. D’ailleurs, j’appelle Omicron à la barre. Dites-nous, très cher, comment cet affabulateur vous a trompé.

Omicron : Au début, voyez-vous, mon amie Iota et moi-même avions accordé nos ambitions d’enrichir certains mots, mais toujours de manière à respecter nos sons respectifs. Puis Epsilon, sans doute jaloux de notre parfaite union, m’a séduit : rapproche-toi de moi et tu verras que nous embellirons la langue française ; que crois-tu pouvoir réaliser avec une barre qui perd la tête? m’a-t-il dit. Ah ! comment ai-je pu être si naïf… Il s’est complètement ligaturé à moi, au point qu’on ne sait même plus comment prononcer nos malheureuses unions. Les œnologues prononcent eux-mêmes eunologie au lieu d'énologie et vous remarquerez au passage qu’il n’y a même plus une trace de mon son à moi… Misère !

Il fond en larmes.

Alpha : voyez dans quel état vous mettez vos pairs. Je ne peux que compatir à cette souffrance, moi-même abusé ci et là par cette ignoble voyelle. Merci, Omicron, vous pouvez regagner votre place. J’appelle à présent Iota à la barre.

Iota : Salaud ! salaud ! tu es pis que le !

Upsilon : Calmez-vous, Monsieur, et tenez-vous-en aux faits.

Iota : Pardonnez-moi, Monsieur le Juge, mais quand je vois ce qu’il a fait à Omicron, j’ai mon point qui titille. J’ai bien failli tomber aussi dans sa machination. Heureusement, grâce à mon affreuse expérience avec cette satanée consonne, le j,  j’ai vite compris les malveillants desseins d’Epsilon. Je me suis défendu et, bien qu’il se permette de venir à ma droite ou à ma gauche dans bon nombre de mots, j’ai peu ou prou réussi à garder ma place. Non, Môssieur Epsilon, vous ne pervertirez plus les sons d’un iota ! Et n’espérez pas fusionner avec moi !

Alpha : Voyez, Monsieur le Juge, je pense qu’il est même inutile pour moi de conclure. Allons droit au but : je demande la mort.

Epsilon : Puis-je au moins me défendre ?

Upsilon : Je pense qu’il est trop tard.

Epsilon : Trop tard ? Pensez-vous que vous je vais vous laisser m’assassiner sans broncher ! Ha ! Par le pouvoir de la Force !

Soudain É, Ê, Ë, È apparaissent dans la salle d’audience, armés jusqu’aux dents. Ils lancent des accents et des points dans tous les sens. Alpha, Iota, Omicron et Upsilon s’évanouissent.

Epsilon : Voyez où vous a conduit votre bêtise. Puisque c’est ainsi, puisque même un auteur ingrat m’a supprimé d’un roman entier alors que j’ai quadruplement béni son nom, je vais, avec mes enfants, envahir la langue française ! Je deviendrai une véritable calamité jusqu’à devenir le cauchemar des plus beaux esprits, c’est-à-dire le cauchemar des Poètes ! Oui, pour ceux-là, je leur réserve  mon dernier né : oui, viens, entre mon petit !

Entre Schwa.

Schwa : Où suis-je ? Qui êtes-vous ?

É, Ê, Ë, È et Epsilon, ensemble : Nous sommes tes pairs !

 

Ainsi le schwa devint-il la bête noire des poètes classiques. Non par le fait qu’il faille l’élider devant une voyelle ou qu’il ne compte en fin de vers, des notions assez faciles à assimiler. Alors quoi ? Pas de suspense bon marché, nous ne sommes pas dans les Experts : avec le temps, ce maudit schwa a imposé une règle, celle qui veut qu’à l’intérieur d’un vers, tout schwa qui suit une autre voyelle doit impérativement être élidé par une voyelle ou un H muet (bien muet, lui). Plaît-il ?

 

Schématisons pour vos petits cerveaux d’humain : V = Voyelle ; E = Schwa ; C = Consonne autre qu’un H muet

 

V + E + C = INTERDIT ! (ex. : La proie court dans les champs)

V + E + V = ADMIS ! (ex. : La proie est dans les champs)

C + E + C ou C + E + V = ADMIS ! (ex. : la porte s’ouvre OU la porte est ouverte. Dans le premier cas, le schwa de porte compte pour une syllabe ; dans le second, ce schwa est phagocyté par est et ne compte pas pour une syllabe)

 

Autres exemples : on ne peut rencontrer pensées au pluriel à l’intérieur d’un vers. Dans ce cas précis, on devrait compter pen-sé-es = 3 syllabes. Strictement interdit, car il correspond au schéma V+E+C. On ne lira donc jamais chez un poète classique ce genre de vers : Mes pensées toujours cherchent votre visage = il y a 12 syllabes, mais ceci n’est pas un alexandrin ! On écrira davantage : Sans cesse, mes pensers cherchent votre visage. Malheureusement, il n’existe pas toujours un synonyme parfait qui permette de contourner cette règle draconienne. Un mot comme athées est également proscrit selon le même principe.

En revanche, petit rappel, le mot pensées peut terminer le vers : Chaque jour, mon amour, vous volez mes pensées = alexandrin correct : le schwa en fin de vers, ne compte pas, même s’il est suivi de la marque du pluriel ( « s », « x », « nt »).

Attention, selon la règle, on peut avoir un mot comme perdurent à l’intérieur d’un vers (sauf à la césure) : ici le e muet n’est pas élidé, certes, mais la lettre qui le précède n’est pas une voyelle. Schéma C + E + C et on comptera trois syllabes : per-du-rent.

 

Voici une application exemplaire de cette règle, extraite de Phèdre, Racine  :

 

C’est Vénus toute entière à sa proie attachée. = V + E + V = le E muet ne compte pas, car élidé par le a de attachée. En aucun cas le mot qui suit proie au singulier ne peut commencer par une consonne. Et en aucun cas le mot proies au pluriel peut se trouver ailleurs qu’à la fin d’un vers.

 

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Leçon suivante : bientôt

 

Leçon précédente : ICI

 

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