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(...) À Laeken, nous rasons le parvis de l’Église Notre Dame. Nous dépassons plusieurs brasseries, un restaurant grec, un fleuriste et un magasin de ballons, tous feux éteints à cette heure de la nuit. Nous fouillons les alentours sans dénicher ne serait-ce qu’un hôtel. L’absence totale de piétons énerve Claude. Qui lui adresserait la parole, ici, avec son français et ses plaques d’immatriculation aux couleurs du Standard ? Une fois de plus, je ne lui rappelle pas le bon sens, soumets l’idée de nous orienter vers le centre de Bruxelles. Il s’exécute sans manifester de signe d’irritation autre qu’une rudesse de conduite qui accentue les cahots causés par la détérioration de la voirie. Constate-t-il qu’il n’a servi de rien aujourd’hui, hors ce crochet avec lequel il a cru s’être foulé le poignet ?

Pour l’agacer encore, nous ne parcourons pas deux kilomètres avant de trouver un toit. Nous nous couchons dans une atmosphère tendue. La vétusté de la chambre n’assouplit pas la tension, d’autant moins qu’il n’y a pas de lits jumeaux. Monsieur le coucouphobe garde sa lampe de chevet allumée. Nous réunir deux fois sous un même drap en une journée, un dieu olympien s’évertue-t-il à m’éprouver ? Là, Claude n’a pas intérêt du tout à amorcer le moindre geste déplacé, ma bienveillance tout entière en veilleuse.

 

Des scènes tourbillonnent dans ma cervelle. Si je n’étais pas allongée, je m’effondrerais, étourdie. Tels des spots de balayage, la figure de Chvéïk, meurtrie, surgit net dans ma tête, puis celle de Remington en syncope, sur laquelle se superposent la denture coruscante d’Antonina. Noir. Le noir. La reposante obscurité. Une boule noire, une boule de poils noirs. Môssieur Minou garantit notre fuite, Môssieur Minou clopine, me défend, valse sur un mur, se rétablit sur trois pattes, miaule… fébrile… confié à Laurent ; je l’entends se débattre, je ne veux pas voir, mon cœur pince, j’ai mal, je retiens mes pleurs, j’étouffe mes émotions, je les étouffe à l’excès, s’excèdent les pleurs et les pleurs coulent, sauvages, s’épandent sur ma peau froissée telles des ficelles de rosée pleurées par des fanes — geignements… Claude enveloppe mes épaules d’un bras, me retourne, colle mon front contre sa poitrine, me serre, murmure des mots que j’ignore, relève mon menton d’une délicate pression d’index, considère mon regard embu de tristesse, écrase ses lèvres contre les miennes, timide ; je l’embrasse, vigoureuse, expire qu’il me fasse l’amour ! Possède-moi, libère-moi des affres du chagrin, — quitte à endurer la douleur inhérente au défaut de préliminaires, quitte à essuyer l’amertume de l’orgasme inexaucé, désagréments plus doux que le désarroi.

 

Je somnole dans un rêve saugrenu. Sur un tabouret, au comptoir d’un bar luxueux, sirotant à la paille un cocktail sans saveur, j’épie un trentenaire installé sur une banquette, beau, raffiné, flave, Rolex au poignet. C’est un gigolo, je le sais. À mon impudeur, il cède un sourire ; cette arrogance me charme. Je m’éloigne de mon verre, m’assois à côté de lui. Tout à coup, j’attends dans un fauteuil qu’une réceptionniste me fournisse une clé magnétique. Derrière elle, ma mère encode les cartes ; je n’aperçois pas sa face. J’hésite à la héler ; l’escort boy m’emmène par le bras. Nous montons dans une suite.  À l’intérieur, je vérifie le bon sommeil d’un bébé et d’un enfant de cinq ans, ma progéniture. Ils dorment profondément. Pour me remaquiller, je rentre dans la salle de bain. Je ne dédaigne pas contempler les pectoraux profilés de ce mâle sous la douche s’apprêtant à combler mes vices. Les jets d’eau sillonnent son superbe torse au bronzage uniforme ; je ne lui saute pas dessus parce que je suis la cliente. On frappe à la porte. Il ferme le robinet, ne se formalise pas de mon voyeurisme, enfile un peignoir, va ouvrir. Il s’agit d’un collègue, lequel le sermonne, le suppliant de me renoncer, de reprendre le travail, de ne pas sombrer dans le sentimentalisme, une spéculation irrévocablement stérile. Je prends conscience de l’enjeu de cette nuit, je prends conscience que je ne souhaite pas le tromper, tromper mon mari, un mari auquel je songe avec une intensité croissante sans que je parvienne à distinguer ses traits. Et Laurent envahit ma boîte crânienne, balaye le décor, devient le concentré de ma culpabilité. Je vitupère mon inconstance, le gigolo réapparaît, teste mon intégrité et je me hais, car je n’ai pas la force de lui résister…

 

Un petit-déjeuner modeste dans le ventre, nous revenons à Laeken. La décontraction de Claude me déplaît ; heureusement, sa décence endigue toute allusion à mon accès d’égarement ! Il range la Fiat près du célèbre édifice où est enclose la nécropole régalienne. Nous nous rendons tout droit à la commune, au bureau de l'état civil. Je m’improvise Française, sœur d’adoption de Marie-Françoise de Gingelom, Mme Piers depuis son mariage, à sa recherche depuis mon récent déménagement en Belgique. La fonctionnaire, dans un français irréprochable dont l’accent flamand ne ressort qu’en de rares raccourcissements vocaliques, atteste que Mme Marie-Charlotte et M. Henri-François de Gingelom sont enterrés au cimetière de la ville, cependant, ils n’ont jamais eu de descendance, du premier au quatrième ordre. À leur décès, leurs avoirs ont été récupérés par l’État, la procédure légale lors d’une succession en déshérence...

 

Chantal Lemaître, La Cabale des Navets, texte sous copyright, tous droits réservés.

 

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