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... À l’époque, la mimine d’une quincaillerie saint-gilloise vieille d’un demi-siècle avait engendré six nouveau-nés que des catherinettes se sont arrachés ; ils ont été donnés tels que tout fruit de chattée indésirable, à l’exception du vilain petit canard, handicapé par l'homogénéité de sa robe fuligineuse. Oppressée par le désappointement de la patronne, j’ai succombé pour cette mini-panthère qui flirtait avec moi à chacune de mes visites, frottant ses mignonnes vibrisses contre mes bas. Lorsque j’ai ramené le bébé, la question de le nommer m’a embarrassée. Dans une indécision pérenne, je me suis accoutumée à l’appeler avec le commun : minou, minou, viens, mon minou ! Cette merveille de sagacité accourait toujours dès le premier minou avec son miaou signifiant Je suis là ! Témoin de ce dialogue aux échos de refrains domestiques intimes, Laurent m’a conseillée d’apposer Môssieur afin d’offrir à notre enfant une singularité méritée. Nous formions une famille magnifique tous les trois… Revoir Laurent, là, si attentionné, combien de souvenirs rejaillissent-ils ? Pourquoi avons-nous rompu ?

La réalité me gifle lorsque la secrétaire encaisse la facture : ma carte est refusée ! Je ne comprends pas, il y a de l’argent sur le compte… Cette phrase, de ma bouche, m’afflige, allégation typique à laquelle on a envie de rétorquer, moi la première : Mon œil ! Laurent intervient et fait disparaître la note dans la déchiqueteuse, ce qui provoque un rictus amusé de l’employée. Il me prête ensuite tout ce qu’il a en poche, environ cent quatre-vingts euros, parce qu’il me connaît assez pour supposer que des difficultés enténèbrent mon quotidien. Sa prévenance jugule ma gêne ; je le remercie, sans effusion, entraîne Claude dehors pour cacher mes yeux mouillés. Encore me séparer d’avec Môssieur Minou plus subir la bonté de Laurent me déchirent le cœur ; — je contiens mes larmes, me mouche, me cramponne au silence.

 

Claude, entre deux pauses aspirines, prend la direction de Bruxelles et, après nous avoir engagés sur l’E42, me félicite sur mon jeu de jambes, ma prestation à la hauteur d’un combattant aguerri. J’aurais aimé qu’il s’abstienne d’essayer de me réconforter avec des flatteries pour acnéique. Je lui révèle néanmoins — pourquoi es-tu si faible, Chantal ? — que mon père dirige un club de karaté et qu’il m’a enseigné les bases. Je ne m’étends pas, conserve pour moi les mésententes qui ressortissent à mon éducation. Ma mère se plaignait à tire-larigot d’avoir procréé un garçon manqué et empêchait mon père de partager sa passion avec moi : Ta fille ne s’abêtit-elle pas déjà suffisamment devant Musclor au lieu de se divertir avec ses Barbies ? Entre nous, quoi d’anormal chez une fille que de s’émerveiller aux actions d’un tas de muscles en slip rouge plutôt qu’aux courbes parfaites d’une blonde m’as-tu-vu ? Treillagées dans un champ ludique sexiste dès la maternelle où nous, futures plantes d’inanité cérébrale, devons nous complaire à vêtir et dévêtir des poupées, que nul ne s’étonne si nous convoitons un jour Lesbos ; les éphèbes aspirent bien, eux, à recouvrer auprès d’aînés le physique de leurs Big Jim.

Son rôle pédagogique délimité, doté du caractère bien trempé de l’étoile de mer, papa a déprimé jusqu’à la naissance de Frédéric. Enfin un fils auquel il léguerait sa maîtrise de l’Art, selon ses propres termes. Il a tôt rabattu ses prétentions : Frédéric ne s’appliquait qu’à dessiner, avec talent d’ailleurs, et se réfugiait sous les jupes de maman pour échapper aux cours martiaux alors que moi, je brûlais de la nouer à la taille, la ceinture noire effilochée et blanchie par l’usure. Ainsi papa s’est-il résigné à n’instruire que des étrangers, à ne faire aucun cas du feu me consumant, la transmission de son savoir reléguée à une affaire d’hommes.

La révolte n’a transcendé sa velléité en volonté qu’à mes douze ans, après que j’ai exagéré une histoire de racket à la sortie des classes. Bien que la bataille s’annonçât âpre, il a convaincu maman par la promesse de ne s’en tenir qu’à des techniques utiles en situation extrême de violence, les leçons à la maison, les devoirs terminés comme condition sine qua non. Il a dû en outre jurer sur les sensei Funakoshi, Nakayama, Miyazaki, Tanaka, Enoeda, Kase, bref sur tous les sacro-maîtres, de ne pas trop développer mon corps fâché contre la féminité. Trois ans de coups bas, chaussée de pantoufles, de tennis, d’escarpins, de bottes et de hauts talons, m’ont appris que je ne serais jamais autorisée à endosser un karate-gi. J’ai abandonné, puis j’avais atteint l’âge de vivre mes premières amours...

 

Chantal Lemaître, La Cabale des Navets, texte sous copyright, tous droits réservés.

 

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Tag(s) : #Le Récit

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