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(...) De son côté, Claude affecte l’agacement, sa testostérone encline à un machisme protecteur hors de propos bien que sa couardise en réprime tout élan audacieux. Yves ne remarque rien, se vautre dans son soliloque pendant que je récupère mes affaires, tantôt sous la superbe d’une dévergondée dont la poitrine saillit dur pour revendiquer sa perfection chirurgicale, tantôt sous les aboiements de Caligula aussi flave et abruti que son maître. Il n’y a qu’un professeur d’histoire pour nommer de la sorte son plus fidèle compagnon. Il m’énerve tellement ce roquet qu’il dessine soudain une magnifique parabole dans les airs avant de télescoper un lustre. — Un dégagement séduisant, mais je ne dois pas me dissiper et me retiens de m’y employer.

Revenue sur le seuil, décidée à déserter cet endroit pour toujours, je suspends mon pas : Vous ne repartirez donc onc, ma fille ? Je pivote sur mes talons : Non, mais lui, oui ! et lui assène un coup de pied magistral entre les aines, celui qui me démangeait pour Caligula. Le spectacle des genoux serrés étend sur ma face un rictus de bonheur. J’écourte cependant le plaisir pour que les injures et les postillons succombent sur la porte.

— Un K.-O. époilant, Chantal, mais point très ratoureux ; le tabac, ça ne sigle pas. Que pondre à cette heure pour débrousser le trimard ?

— Non, mais je me suis débarrassée d’un gros boulet.

— À propos de débarras, pourquoi chouraver vos bordilles illico ? Ne soyez pas pognée, juste qu’il se travaille : à quoi bon se barrer avec tout son fourbi pour se garrocher dans le slush ?

— Tu peux déjà enfiler ça si tu ne veux pas mourir d’une pneumonie, lui tends-je un pull d’Yves dérobé au vol.

— Gy-go, trêve de tataouinage ; il mouillasse à nouveau. Aga, c’est tiguidou ! Bien qu’une partie du bastringue le chicote, il vous bige le fiâsse. Vous déchirez, mon châssis apotropaïque !

— Je sais, tu me l’as déjà dit, bien que le contexte fût différent.

— Aurait-il affuré un ticket ?

— Pantoute ! m’exclamé-je dans son volapük pour qu’il intègre bien ma rebuffade.

Des aveugles, pas un pour rattraper l’autre ! L’historien en pâmoison sur le pinacle saugrenu de l’orgueil, la greluche obsédée par l’exhibition de son silicone et Monsieur le Président plus inutile encore que d’habitude dans ses accès timorés de virilité, nul n’a noté que j’ai enveloppé, au milieu de mon fatras, la sacoche Louis Vuitton d’Yves — une contrefaçon —, dans laquelle il conserve son portefeuille, son GSM, ses clés, son gel hydroalcoolique et ses cigarettes, s’il s’en procure, plus souvent en début de mois qu’en fin, où il pioche allègrement dans mon paquet. Claude applaudit ma présence d’esprit, ce qui souligne sa carence. Un conseil : ne côtoyez jamais un patron en dehors de l’entreprise. L’irréprochable homme mûr tiré à quatre épingles se métamorphose en zygoto dénué de style ou de tout autre attribut valorisant.

Nous nous éloignons de quelques mètres, à la distance adéquate pour observer la demeure d’Yves en toute discrétion. Nous patientons cinq minutes entières, le temps que la caricature de Valmont offre ses testicules écrasés aux massages dévoués de la greluche, et rebroussons chemin pour emprunter la Fiat 500 acquise le mois dernier.

Je considère le rétroviseur, m’assure qu’Yves n’est pas sorti à notre poursuite. Claude conduit. À Saint-Gilles, il se gare devant la banque Dexia. Je nous enrichis de deux cent trente euros avec la Bancontact de notre bienfaiteur, le solde du compte à zéro après cette unique transaction et le découvert non autorisé apparemment. J’avais mémorisé le code depuis le seul règlement effectué avec moi (ce radin avançait toujours un prétexte pour que je payasse, sans se priver de remplir le caddie de produits onéreux) : 4321, comment ne pas le retenir ? Ajoutés aux treize euros et sept centimes du portefeuille — ce n’est pas un enseignant pour rien —, cette fortune nous octroie une pitta turque, un plein et une chambre à l’Ibis du Centre Opéra, Place de la République Française, à proximité de la Place Saint-Lambert. Nous cachons la Fiat dans le parc souterrain.

 

Chantal Lemaître, La Cabale des Navets, texte sous copyright, tous droits réservés.

 

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Tag(s) : #Le Récit

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