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(...) Puis, il y a eu cette négligence, après qu’on lui a jeté sa ration quotidienne. Une querelle relative à l’origine et à la qualité des champignons ayant éclaté entre deux comparses, un troisième les a calmés et leur a ordonné de résoudre leur différend à l’extérieur, mais aucun cliquetis de chaînes. Dès que la voiture s’est éloignée, il s’est rué dehors, a cherché en vain le coucou pour le fracasser et s’est enfui, frustré. Des lieues le séparaient de la civilisation ; ce n’est qu’au terme d’une marche harassante qu’il a gagné un patelin, Bihin, où la police, après les ricanements, l’a convié à déguerpir avec ses histoires s’il souhaitait éviter la cellule de dégrisement. Impossible de situer le lieu de détention bien sûr et pas un papier sur lui pour certifier son identité. Sans parler de son aspect, hideux comme celui de tout individu privé de savon et accoutré avec les mêmes habits depuis près de deux mois.

Enfin, à l’issue d’autres péripéties mineures, grâce à la générosité d’un fermier, il a réussi à rentrer chez lui, non sans remarquer au passage qu’il avait été détenu moins longtemps que calculé, une tracasserie de moindre importance comparée à la consternation qui l’attendait au constat de la disparition de Marie-Françoise. Plus aucune trace d’elle, ni de ses effets, volatilisés, jusqu’aux photos de leur mariage. N'avait-elle jamais séjourné dans leur villa ? De plus, débordant de la boite aux lettres murale, les journaux éparpillés à terre lui ont appris qu’il est inculpé de fraude fiscale. L’espace d’un brin de toilette, ne sachant où se rendre ni à qui se confier, il a pensé à moi et s’est introduit dans ma demeure par la fenêtre qui donne sur le jardin, fenêtre toujours déverrouillée, Môssieur Minou à l’affût des rôdeurs.

Je lui confirme son statut de fugitif, mentionne l’annonce du rapt de son épouse et garantis que son récit, ainsi déroulé, manquerait de crédibilité pour n’importe qui. Je le rassure néanmoins quant à ma confiance aveugle en lui — j’aspire surtout à réintégrer mon lit — et le prie de se reposer sur le canapé, la nuit portant conseil. Il s’épanche en remerciements mièvres qui m’interdisent définitivement de lui céder la place de mon deuxième coussin. D’un élan de compassion, je lui montre les alcools, l’autorise à se servir à son gré, l’abandonne dans le salon avec un tube d’aspirine ; c’est un migraineux invétéré.

Je dors à peine, désactive la sonnerie du réveil avant qu’elle ne s'enclenche, me débarbouille. Les draps retendus, le pyjama replié, je prépare le petit-déjeuner. Môssieur Minou émet un miaulement déformé, à moitié englouti par un bâillement qui trahit son demi-sommeil. Je lui verse des croquettes, pas trop : le matin, il régurgite s’il mange à satiété. Pauvre chou, les événements de la veille ont bouleversé sa routine, moi qui ne reçois que rarement, hormis Yves une ou deux fois par semaine. Claude, un œil sur le chat, me rejoint. Je lui indique la salle de bain ainsi que la présence d’un essuie propre sur la machine à laver avec du linge de mon partenaire. Il réapparaît vite, douché, rasé, un poil ridicule dans le jogging trop flottant pour lui. Je m’égaie à savoir, qu’en dessous, il revêt un caleçon Superman en coton, lui qui ne jure que par la microfibre d’Aubade, comme Remington, tiens — bizarre que le parallèle ne heurte mon attention que maintenant. Devant le café, le jus d’orange, les tranches de cramique et les céréales, nous étalons les faits pour en égoutter des indices et déterminer un plan d’action.

Comme je vous l’ai déjà précisé, mon cœur d’artichaut aime à s’attendrir et je compatis à la détresse de Claude, un peu culpabilisée de l’avoir surestimé : plutôt que le marionnettiste fantasmé, il reflète l’image d’un gamin égaré. L’instinct maternel ! Voilà ce qui nous perd, nous les femmes… Il psychote et pétouille comme un malossol dans le poto-poto, répète-t-il avec des geignements voisins de lallations plaintives en quête d’égards ; il a dû oublier Monsieur le Président chez les dryades de Vielsalm. Ma contrariété réprimée, l’heure s’écoulant au nez de notre surplace,  je lui prescris de s’installer face à la télévision et de patienter, la promesse d’aviser aux moyens d’élucider ses affaires dès mon retour du travail. Pour toute gratitude, il s’occupe de la vaisselle pendant que je m’apprête.

Sur le départ, je lui enjoins de lever les volets à moins qu'il n’éprouve de la nostalgie pour les ténèbres. Il esquisse un sourire ; aucun humour… J’enfile mon imperméable quand, soudain, Claude, l’effroi exhalé par tout son être, s’étrangle : Par tous les quimbois conjurés de bizingue ! Ce sont eux, les escarpes de l’hôtel !

 

Chantal Lemaître, La Cabale des Navets, texte sous copyright, tous droits réservés.

 

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Tag(s) : #Le Récit

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