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(...) Nous arpentons les ruelles jusqu’à la maison communale, bifurquons vers l’immuable librairie du Poteau à l’angle de la rue des Blés et grimpons l’impasse des Myosotis qui nous achemine vers l’école de la Coopération, non sans chuter une fois chacun sur du verglas. La rue Saint-Nicolas trop encombrée, nous zigzaguons dans le quartier, aux alentours de la clinique de l’Espérance, jusqu’à Montegnée où nous nous engageons dans la rue Félix Bernard. À hauteur de l’Athénée Royal Paul Brusson, le dépit m’arrache un soupir : je n’approuverai jamais cette dénomination qui date du 4 mai 2013. J’ai fréquenté cet établissement pendant toutes mes études secondaires sans que nul n'ait évoqué les illustres faits de ce monsieur, un passeur de mémoire qui n’a jamais parlé à la mienne qu’à travers une pancarte érigée plus de deux décennies après mon départ. Quel choc lorsque j’ai roulé devant les grilles ce samedi-là ! Je me rendais chez Yves et, à l’infâme vision, j’ai freiné sec, suis descendue pour regarder de plus près, sous une huée d’avertisseurs, les automobilistes qui me suivaient mécontents à juste titre.

Quelle irrépressible dynamique a prescrit ce baptême ? L’Athénée Royal de Montegnée apposera-t-il une plaque neuve tous les jubilés ? Cela ne changera pas ses murs en carton bleuâtre ni les deux panneaux de basket-ball qui ornent la cour des petits — les élèves du premier cycle —, panneaux que j’imagine toujours enduits d’une peinture blanche craquelée et noircie aussi ancienne que la classe numéro 1, le célèbre local de musique, ou les 10 et 11, les ateliers d’éducation technologique. Je n’y peux rien, je suis nostalgique et je n’aime pas que l’on corrompe mes souvenirs. J’y ai vécu mes plus belles années : six ans à brosser les leçons de gymnastique lorsqu’il fallait cavalcader autour du bâtiment dans notre accoutrement caca d’oie doré et bleu électrique ou, pis, partir patauger dans la piscine d’Ans, six ans à se débattre dans la file de la cantine tous les jeudis — jour des frites —, six ans témoins de mon premier baiser, de mes premiers chagrins, six ans à militer pour que le bal de fin d’année s’achevât au-delà de minuit...

Chez Yves, je tambourine contre la porte : la sonnette est cassée depuis des mois et mon métrosexuel hait le bricolage, trop périlleux pour ses ongles délicats. Pas de réponse. Le mardi, il termine après les deux premières heures, intérimaire à mi-temps, comme souvent en début de carrière ; — même s’il exerce au centre-ville, il devrait déjà être rentré. Claude note que la cheminée fume, moi, la Fiat mal garée. Les deux indices me convainquent de cogner plus fort. Ça y est : Yves dévale les escaliers et nous ouvre, affublé d’un peignoir mi-cuisse en satin mauve tendre qui accentue la proéminence de son ventre. Je devine à sa figure qu’il ne prévoyait pas ma visite ou bien il est troublé d’apercevoir ses effets sur Claude. Une voix féminine retentit de l’étage ; Yves bégaie cette phrase irritante annonciatrice de complications : Je m’en vais endéans démêler ce que vous ouïtes. Chaque syllabe ballottée par la panique, il balbutie d’abord des inepties, s’égare dans des coq-à-l’âne moins bien filés que ceux de Remington et, en riposte à la mollesse de ma réaction — Ce n’est pas grave, je rencontrerai bien quelqu’un de plus doué ; ce ne sera pas difficile — claque d’un revers sa cadenette platinée et ôte son masque : Prêter les yeux à cette femme des halles me fâchera-t-il ? S’ingéniant de boscarder au prix de moult disquisitions sur les lacis sociaux, la pimpesouée apprivoisée par quelques gringottements de l’oiseau pers ne présagea-t-elle jamais le bravache ombrant ma bonenfantise ? Pauvre victime de cacochymie sentimentale qui s’amourache ab hoc et ab hac quand avoir un pépin pour elle gênerait quiconque jusques à trépas, le cœur supplicié à la graine morbifique de la pitié ! Que cuidiez-vous ? Un assaillement de promesses osculaires et vous, marmiteuse contadine abandonnée ayant toute honte bue, me concédez incontinent l’hymen hebdomadaire sabbatique que je me désirais piéça au point d’oublier à me défier des prévisions trop acoquinantes. Tant plus je rêvais à l’hétère ferrée, tant plus vous tranchiez de la bachelette algide. Un mécompte que je n’itérerai onc. Ainsi que vous n’entendiez mie à ma papelardise, ainsi que vous vous désintéressiez pour mes légendaires prodigieux cunnilinctus et bravoures digitales sacrifiés généreusement comme personne autre. Dam ! la nubilité expirée, vous ne m’instruisîtes, barbacole ou cuistre doublé d’un aliboron, qu’à la contristante vérité : sur le retour, sévère ou des bicheries, la femme louche de l’âme et, affamée de passion pour les jouvenceaux, cherche dans leur printemps à pallier son automne. D’abondant, les caprices qui multiplient, au risque de maltraiter grièvement sa gloire et passer motu proprio pour une créature affichée ou une infâme phryné, sustentent l’égaillement avec lequel elle s’arbore : enfin fleurette-t-elle, la bachelette qui sanglotait sa frustration devant le chasme infini de ses déboires infinis et immuables. Pour des chevaliers de l’industrie qui affriolent la pucelle à la vanvole, quel gibier inespérable, cédant vitement le privilège d’honorer sa couche dès la scie de l’inextinguible amour roucoulée. Vous ne repartez point, à quia face à mon rebours vitupère ?

Insensible à cette coulée de psychologie pour loris prépubère, non, je ne réplique pas, le mépris suffisant pour ce grotesque écervelé qui ignore que, sans synchronisation ni application, ses doigts et sa bouche ne rivaliseront jamais avec un vibromasseur, même le plus médiocre. Quant aux remous de ses hanches, qu’il se bute à se bercer d’illusions, lui qui est persuadé que les gesticulations de sa panse tuméfiée par la vinasse égalent les balancements cadencés, énergiques et capiteux d’abdominaux sculptés.

 

Chantal Lemaître, La Cabale des Navets, texte sous copyright, tous droits réservés.

 

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