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(...) Comme pour prolonger les propos de Remington, Claude nous confie le passé tumultueux de sa femme : orpheline depuis l’âge de six ans, elle a multiplié les séjours dans des centres de jeunesse et divers foyers d’accueil dont il ignore tout, ce difficile chapitre de vie tu lors de leurs discussions, Marie-Françoise très pudique et trop orgueilleuse pour se livrer à de piteux épanchements. Ainsi, jusqu’à preuve du contraire, seuls nous trois, messieurs Willems et Thonnard et le père de Claude, qui s’est exilé en France depuis son veuvage mal enduré, pouvons attester la réalité physique de Marie-Françoise, conclus-je avec mes facultés de synthèse — déformation professionnelle —, harassée d’observer Remington mieux occupé à tripoter sa mauvaise oreille à chaque phrase prononcée qu’à écouter. Sans égard pour mes derniers mots, il sort une carte, ajoute, non sans dispenser une conférence sur la valeur nutritive des légumes, qu’il a circonstancié le cas à des collègues spécialisés dans la cybercriminalité, deux génies dont le coup de fil à venir devrait nous aider. Et, après bien d’autres palabres que ma lassitude censure, il suggère de fouiller du côté des parents décédés, tout en s’abstenant d’impliquer le tiers et le quart. Claude ne relève pas la provocation, avale une aspirine, précise qu’ils s’appelaient Anne-Catherine et Henri-François de Gingelom, tous deux enterrés au cimetière de Laeken ; il y accompagnait Marie-Françoise au moins cinq fois par an.

À ma moue, les deux énergumènes se rendent compte que quitter Liège dans l’immédiat ne me réjouit pas : qu’advient-il de Môssieur Minou ? Ne l’a-t-on pas molesté ? Confrontés à mon inquiétude totalitaire, ils acceptent, pusillanimes, d’enfreindre les règles de circonspection et de m’escorter chez moi. Comme s’il fallait à tout prix me justifier ou avancer une compensation, je prétends que grâce à cela, je récupérerai mon GSM et mon sac. Nous nous levons.

Nos babils ont duré plus d’une heure et le monde soudain autour de nous m’inflige des maux d’estomac. Je cours aux toilettes sous les yeux ébahis de mes acolytes. C’est très pénible à dévoiler : je souffre de laxophobie, un calvaire, surtout en classe. Oui, une des raisons occultées pour laquelle je répugne à enseigner et qui m’astreint à éviter les vêtements clairs. Rien que d’imaginer l’intérêt d’une vingtaine d’adolescents pour mon postérieur contracté au maximum lorsque je pivote pour écrire au tableau, je flageole. Songez donc l’effet qu’engendre sur moi celui de centaines d’inconnus. Cela me fait penser que je n’ai pas prévenu l’athénée de M. de mon absence. Tant mieux après tout, que le préfet me congédie : la placidité des élèves m’horripile là-bas. Bien sûr, vous en avez déduit que je penche pour les chambardeurs parce qu’ils sont plus absorbés dans leur bavardage ou l’élaboration d’une espièglerie qu’à me gratifier d’une quelconque attention. Et, je vous l’ai déjà avoué, ça me soulage des préparations — pourquoi ressasser cette excuse ?

Sept minutes que mon postérieur monopolise cette lunette et rien, comme de coutume. Je la libère et allègue que je suis agoraphobe avec la particularité d’uriner dès que je me sens oppressée par la foule. Claude hoche la tête, affligé, Monsieur le Président très prompt à fanfaronner avec l’effronterie de son complexe de supériorité, tandis que Remington, gentleman inattendu, charge un taxi de stationner au plus près. Dès l’arrivée du véhicule, Remington, encore, s’impose devant moi et m’invite à courir derrière lui de sorte que je ne voie que son dos durant le court trajet. Un bon point pour ce Matamor Clamence d’une indigence et d’une profondeur très contemporaines et comparables à certaines pages Wikipédia, le genre de personnage insubstantiel en vogue qui prolifère à chaque rentrée littéraire. Mais où sont ces Emma qui se plaignent quand elles rêvassent sans s’embarrasser de travail, ces Gervaise condamnées aux mauvais choix et qui n’aspirent qu’à manger à leur faim sans être battues, ces Cyrano aux amours impossibles et panaches chevaleresques voire suicidaires, ces Petit Prince qui nous infantilisent et s’improvisent héros de contes pour donner des leçons, où sont ces vrais monstres que nous aimons tant détester parce qu’ils expriment une extension de notre moi ou une possibilité vers laquelle nous souhaiterions tendre ?

Dans mon quartier, près de l’école Tout-Va-Bien à Saint-Nicolas, selon nos instructions, le chauffeur nous abandonne à l’angle d’une rue, une dizaine de maisons avant la mienne. Avec Claude, je me cache dans la seule épicerie du coin, feins la cliente indécise. En principe, nul ne connaît Remington ; il marche en éclaireur, à visage découvert. Nous sous-estimons nos adversaires : dès qu’il s’approche de mon seuil, quatre armoires à glace en complet noir, deux devant et deux derrière, débarquent de voitures garées. Remington plonge sur la porte d’entrée, par chance, encore déverrouillée. Quoique surpris, les gorilles le pourchassent sans marquer d’hésitation. La manœuvre l’extrait de l’étau, mais trois autres malfrats se dissimulaient à l’intérieur. Claude et moi assistons impuissants à la capture du détective, menotté et emmené de force. Des piétons s’agglutinent autour de la scène et quatre autres individus survenus de nulle part, plaque tendue pour preuve d’intervention policière, les dispersent — effarement ! Willems, Thonnard et les brutes que nous fuyons…

 

Fin du chapitre IV.

 

Chantal Lemaître, La Cabale des Navets, texte sous copyright, tous droits réservés.

 

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