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(...) De retour au rez-de-chaussée, furtifs, nous voyons nos persécuteurs monter dans l’ascenseur sous les protestations d’Antonina qui leur ordonne de rester dans la salle d’attente. Dès qu’ils atteignent le premier, elle adoucit ses traits et, la voix enchanteresse, s’adresse à nous comme si elle avait ressenti notre présence depuis longtemps. Sémillante, posée, elle nous détend, surtout Claude, nous préconise de raser les murs et de bifurquer au plus tôt à droite, vers le Centre Longdoz. Cette aptitude à moduler son humeur à la volée d’idées perspicaces m’irrite ; pas peu fière de la munificence de Dame Nature envers son physique, il faut qu’elle étale sa vivacité réflexive, écho d’une sagacité supérieure.

Nous nous faufilons dans les galeries, à mon soulagement, encore désertes et nous attablons à l'intérieur d'une restauration rapide où, désinvolte jusqu'à l'outrage, Remington entame un petit-déjeuner pantagruélique, sourd à l’inappétence de Claude et de moi-même. Il saisit l’inopportunité de nous inculquer l’importance du repas matinal et compare sa propre voracité à celle du gulo gulo, féroce carnassier craint des loups et des ours. Son galimatias s’exempte toujours des pronoms à la première personne : Les adulateurs de Marvel apprécient à vue de pays ce mustélidé qui s’agace l’appétit à la moindre proie, le diable des forêts selon les Algonquins et autres tribus indiennes éperdues du Nord. Les Anglais ont baptisé la bête wolverine, que l'on ne dit point inspiré du légendaire X-Man quand celui-ci en calque l’allure, quel que soit le port. Sombre, viril, sarcastique à bonne heure, regardez à deux fois Days of future past dont il soutient la voie à lui seul, habitude de nature première, très éloignée de la seconde, n’en imputons la faute à Rousseau. C’est de la fiction, certes, car nul superman ne sauvera les dehors du Monde : l’avenir ne dépend que des champignons, comme vous savez déjà bon gré. Prenez le rhizophagus irregularis, jeune premier de l’agroécologie, main verte de Dieu qui dans… Je l’interromps, perdue depuis l’allusion au mode de reproduction du carcajou et complètement larguée à la recommandation de prudence sur le film. Claude, abasourdi par cet excentrique au langage aussi funambulesque que le sien, ne bouge pas, paralysé. Celui-là, il comprend pourquoi je ne possède aucune information sur celui qui finance l’enquête. Maints détours rhétoriques essuyés, on apprend que c’est Marie-Françoise qui a engagé le rodomont ; enfin un élément cohérent !

Le sang-froid près de s’élancer au gibet de la rage, l’analyse des événements par Remington aboutit à des déductions triviales et anecdotiques : Claude est poursuivi parce qu’il s’est évadé, lequel n’aurait jamais dû me compromettre, nous avons été tracés jusqu’ici à cause de la carte de visité glissée dans mon portefeuille et, au lieu d’un seul gibier, nous voilà tous les trois dans le collimateur de gens sur lesquels nous n’avons aucun renseignement. Je contrôle Claude, à bout de nerfs, d’une caresse affectueuse sur la cuisse. Quant au mystère Marie-Françoise Piers, toujours pour Remington, outre la préférence pour les pleurotes dans les omelettes, les vertus antioxydantes des shiitakes aussi utilisés dans la lutte contre le cancer, un record personnel de 501 en douze fléchettes, déplorable à côté des neuf de Michael Van Gerwen, une anxiété croissante pour la champignonnière entretenue dans une chambre noire de sa demeure, pour Remington, madame Piers s’est stricto sensu volatilisée : d’après Belgacom, son numéro de portable n’a jamais été attribué, aucune identité bancaire chez Fortis — il a failli s’attirer des ennuis pour avoir voulu encaisser le chèque d’acompte —, pas de dossier médical, nul référencement Internet, rien, même son avocat l’a amputée de sa mémoire, ce qui rejoint la conversation antérieure vécue par Claude. C’est fort de ces anomalies qu’il m’a interrogée. C’est encore lui qui a imploré d’un camarade, cadre dans l’audiovisuel, l’exposition du sujet lors du journal parlé. Malheureusement, sans portrait, à quoi sert un avis de recherche ? S’il ne l’avait pas reçue avec Antonina, lui-même douterait de l’existence de Marie-Françoise : pas d’acte de naissance, pas de famille…

 

Chantal Lemaître, La Cabale des Navets, texte sous copyright, tous droits réservés.

 

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Tag(s) : #Le Récit

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