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(...) Une dizaine d’essais infructueux plus tard, je signale l’entrevue avec Remington. Très raffiné, Claude pointe ma carence d’esprit : Combien êtes-vous à la ramasse, très chère ! Détoxifier vos neurones en proie à bader et bovaryser, faites du pilates cérébral. Tarpé, comment vous ignorez pour qui marne le couillu ? Vexée, je me redresse près de lui fausser compagnie, fléchis à ses suppliques, me rassois. Je ne l’épargne pas de mon regard le plus torve : il retiendra la leçon et s’abstiendra désormais de toute désobligeance.

Je lui dicte les coordonnées de Remington ; il les enregistre dans son GSM. Sa VISA Infinite refusée à sa seule surprise, il tente de régler l’addition avec quelques pièces dénichées ci et là dans ses poches ; il manque trente centimes. J’exprime ma sympathie au commerçant qui nous en fait grâce.

En route vers le quai Orban, Claude commence à pâtir de la bise, courbe le dos, souffle dans ses mains ; je garde mes distances, encore contrariée, et profite de mon aigreur pour lui reprocher d’avoir confessé notre intimité à son épouse sans me consulter. Il nie en bloc, augure que Marie-Françoise a dû deviner, dotée d’une intelligence nettement au-dessus de la moyenne. Je n’insiste pas, rétive à me disputer en public pour si peu malgré l’inconsistance de l’argument, un véritable foutage de gueule.                

À destination, au rez-de-chaussée d’un immeuble, le bureau d’investigation nous présente des rideaux fermés. Faveur du Ciel, nous croisons la concierge, une beauté slave hermétique au gris affreux de sa tenue à moitié enveloppée d’un tablier vert pin moucheté de taches indélébiles. Antonina, qui se déclare aussi secrétaire du détective, prévient celui-ci de notre venue, nous conduit dans la salle d’attente — minuscule — allume les éclairages, découvre les fenêtres, nous affirme que Remington, encore dans son appartement situé au troisième, nous recevra bientôt et part vaquer à autre chose.

Alors que nous songions à nous décontracter un instant, à travers la vitre, je distingue une Lexus noire en train de se garer et sursaute avec Claude dès que nos traqueurs en ouvrent les portières. Nous nous aplatissons, rampons en direction du local à poubelles. Au passage, j’entends un des individus éternuer et maudire mon chat. Si jamais ils ont osé le toucher… maugréé-je d’une pulsion meurtrière avant de disparaître dans les escaliers de service.

Nous gravissons les marches au plus vite, sonnons à la première porte. Une retraitée à l’élocution plus saccadée que les tremblotements de ses bras nous indique non sans mal que monsieur Remington habite juste un peu plus loin, au 313. Nous nous y précipitons. Notre homme, comme s’il trônait sur le cabinet, n’apparaît qu’après un matraquage intensif du carillon. Avec la même apparence que la veille, la coiffure exceptée — ses cheveux vrillent dans tous les sens —, il se fige deux secondes, une pour considérer Claude, l’autre pour moi.

Je ne lui laisse pas l’occasion de nous noyer dans ses narcissiques ondées verbales, lui résume les circonstances en quelques mots, le presse de nous suivre. Il dresse l’index droit, s’esquive, revient muni de son appareil auditif qu’il loge dans l’oreille diminuée. Grand moment de solitude ; bis repetita non placent… Enfin prêt à franchir le seuil, Remington suspend son pas, rebrousse encore chemin, va tirer la chasse — il était vraiment aux aisances —, met son manteau caramel kaki toujours trop large, resurgit, verrouille tranquillement ses deux serrures et nous emboite le pas, guilleret, avant que Claude et moi nous suicidions d’impatience et de panique.

 

Chantal Lemaître, La Cabale des Navets, texte sous copyright, tous droits réservés.

 

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Tag(s) : #Le Récit

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