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(...) Il me tire vers lui, je le freine, convaincue que Môssieur Minou les contiendra sur le seuil. Claude balbutie de l’emmener avec nous, les bandits armés et leur corps protégé d’un blouson trop épais pour être percé par des griffes. Mon chéri dans les bras, je suis ce poltron. — Nous nous sauvons par l’arrière, clôture enjambée et mur longé avec discrétion ; l’avantage de ne partager aucune mitoyenneté.

Les deux gangsters aux épaules musculeuses crochètent ma serrure avec une aisance professionnelle. Le spectacle de l’effraction excède Môssieur Minou, lequel s’échappe et fonce sur eux. Claude m’empêche de le rattraper et de le rappeler, d’une paume sur ma bouche. Nos véhicules respectifs garés par malheur près de la façade, nous exploitons la diversion déclenchée par mon courageux trésor pour galoper quelques mètres, traverser la rue et nous réfugier dans le bus 61 arrivant à point nommé. Nous descendons au terminus, place Saint-Lambert où le village de Noël a restitué une âme au centre-ville ; quasi deux cents chalets de couleurs festives et chatoyantes tranchent avec le gris impersonnel et froid des pylônes de fer censés évoquer les colonnes de la cathédrale Notre-Dame-et-Saint-Lambert détruite depuis plus de deux siècles. Que l’on ait ressuscité le symbole de la tyrannie du Prince-évêque, le plus grand vaisseau du monde occidental avec sa capacité de quatre mille personnes, est bien révélateur d’une ère fertile en négationnistes. Si d’aventure un architecte succombait à sa mégalomanie et reconstruisait la Bastille, le coq au béret et à la baguette s’époumonerait à brailler la Marseillaise jusqu’au milliard de vues sur YouTube, Marianne réajusterait sa frange et son affliction racolerait la presse internationale pour en monopoliser les caquetages, le Français très en verve et très inspiré lorsqu’on lèse les valeurs de la République, bien qu’il ne les connaisse plus, l’héritage d’un peuple où râler est une institution.

À Liège, le 14 juillet est fêté en fanfare, mais aucune honte à investir à contre-courant des ancêtres révolutionnaires, et ce, au mépris des restrictions budgétaires. Vous vous souvenez sans doute de l’horrible et arrogant échafaudage en toile blanchâtre, grandeur nature du chœur du fameux édifice, qui à force d’emballer du vent n’a emballé que son concepteur ! C’est plus fort que moi, chaque fois que je me rapproche de la Place du Marché, je m’indigne d’être Liégeoise. Claude, lui, s’inquiète, comme si nous étions pourchassés et grommelle à propos de l’absence de foule susceptible de nous dissimuler, une chance : je hais ça, moi, la foule. Et à quoi bon ? Les gorilles ne nous ont pas aperçus.

Après quelques zigzags entre les échoppes sans vie, depuis que je le traîne par la main, Claude s’apaise. Le Perron dépassé, nous pénétrons dans une brasserie où une poignée de clients savourent leur boisson pendant le défilé des fournisseurs. Assis dans un coin discret, nous demandons deux cafés. Là, Claude sort son iPhone et prend contact avec son avocat, lequel rabâche sa joie d’avoir des nouvelles, au détail près qu’il soutient, obstiné, n’avoir jamais rencontré de madame Piers de toute sa carrière. Le dialogue courtois ne tarde pas à s’envenimer ; le Maître, au bout de deux avertissements, prétexte qu’il ne gère pas un cabinet de psychiatrie, raccroche. Hagard, Claude me dévisage : Ce jobastre imbibé de cachaça, si parlable autrefois, le bonnit et le magane comme un vulgaire boloss ? Agrichez-lui les cannes Chantal, qu’il n’aille sans zigonner empapaouter ce bon à lap. Je modère sa colère avec mon imagination débridée : Marie Françoise, petite vengeance féminine, a soudoyé leur avocat pour qu’il se désintéresse de lui. Quoique perplexe, Claude s’en accommode, se calme. Enfin, un interminable tournoi d’hésitations nous décide à joindre les inspecteurs qui m’ont rendu visite hier : au pis, il sera arrêté, plus en sécurité derrière des barreaux que dehors. Ce scénario me permettrait de regagner mon domicile avec des agents afin de vérifier la bonne santé de Môssieur Minou. Hélas, mon sac gît dans le vestibule, mon portefeuille dedans ! Devrions-nous tenter de téléphoner au hasard dans les commissariats d’alentour et solliciter un entretien avec messieurs Willems et Thonnard, leur nom évidemment incrusté dans ma tête ?

 

Chantal Lemaître, La Cabale des Navets, texte sous copyright, tous droits réservés.

 

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Tag(s) : #Le Récit

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