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Je me détourne de mon trésor. Mon regard se mouille à la vue de Claude, toujours élégant malgré la manche droite de sa chemise en lambeaux. D’un geste gracieux, il bondit, se rétablit sur le carrelage, sans bruit. De sa parfaite denture jaillissent des scintillements d’un charme irrésistible, en contraste avec une barbe de trois jours qui dégage une virilité et sauvage et sécurisante. Je ne vois plus que lui, il ne voit que moi. Il s’avance, je le devance, je l’embrasse, il m’étreint, me soulève et m’assoit sur la table avec la délicatesse d’un acte maîtrisé. Nos souffles s’entrelacent, nos lèvres se mordent, une de ses mains empoigne ma nuque, l’autre parcourt mes fesses. Les miennes se ruent sur sa ceinture, déboutonnent son pantalon, se hâtent sur la verge déjà au garde-à-vous.

— Ne criseriez-vous point, Chantal ?

— Pardon, j’étais ailleurs. Viens dans le séjour.

— Oui, mais pourriez-vous réinitialiser le statut d’une des chaises, mes talents circassiens plus que chelou ?

— Ah oui, où avais-je la tête ? Ce n’est pas comme si tu allais sauter de là avec ton vertige congénital.

— Il conjecture icigo une boucane d’amertume...

— Non, tu te fais des idées. Alors, tu es revenu ?

— On l’a enfirouapé, Chantal, puis on l’a ravi !

Claude me narre son enlèvement que je vous retranscris en langue courante, la sienne moins compréhensible que le sabir. Ainsi, dans un hôtel du Boulevard de la Sauvenière où, après maintes débauches dans le Carré en compagnie de camarades d’université fraîchement retrouvés, il espérait cuver ses pils et ses pékets sur les rondeurs d’une jolie étudiante séduite dans un des nombreux bars explorés, une première pour lui, peu enclin à convoiter les nymphettes, préférant de loin l’expérience à l’innocence. Le goujat, songé-je à cette information superflue : je n’ai jamais exigé le monopole de tes faveurs, petit con va. Dis carrément que je suis vieille ! Je n’exprime rien. Il continue sans pause. Dans la chambre, après avoir commandé du champagne, il commençait à effeuiller sa Lolita quand elle a glissé entre ses doigts, hilare. Défié à ce jeu puéril de course-poursuite, il l’a talonnée non sans clameurs enjouées et meubles bousculés. Rapidement, quelqu’un a frappé à leur porte. Il a ouvert, disposé à s’excuser, et deux géants ont fondu sur lui. Ensuite, plus rien sinon des lancinements crâniens épouvantables, produit d’une migraine éthylique et d’une volée de coups. Il s’est réveillé sans son alliance — probablement dérobée —, dans une pièce sombre et glaciale, la cave d’une maison isolée quelque part dans les Ardennes. S’égosiller en questions et invectives n’a pas rompu le silence des truands. Durant cinquante-cinq jours — il les comptait à défaut de pouvoir même envisager une évasion —, tous les midis, l’un d’eux entrebâillait la trappe pour lui lancer invariablement une bouteille d’eau et un repas à base de champignons. À l’ouïe, il avait compris que de lourdes chaînes veillaient à l’écarter du monde. Il ne possédait plus sa Rolex non plus, cependant, chaque heure, un coucou ramenait le temps à son bon souvenir. Une torture, surtout quand l’oiseau de bois interrompait ses assoupissements. Parfois, il tressaillait, membres engourdis, cœur affolé, front en sueur, persuadé de l’avoir entendu, mais non, cette pernicieuse mécanique guettait la chute de ses paupières pour se manifester. Qu’est-ce qu’il me gave avec son coucou ! Se traumatiser pour si peu… Un instant, il a cru que quelqu’un s’amusait à détraquer l’horloge pour empoisonner sa captivité, un délire : nul ne s’éternisait là, ses geôliers venaient le nourrir et s’éclipsaient aussitôt. Seul, séquestré, comment préserver sa lucidité ?

 

Chantal Lemaître, La Cabale des Navets, texte sous copyright, tous droits réservés.

 

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Tag(s) : #Le Récit

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