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— D’un mensonge si noir justement irrité, je devrais faire ici parler la vérité…

— Coupez !

— Comment ça coupez ?

— Respectez les pauses, monsieur, et si vous ne souhaitez point suivre les coupes de Racine, respectez au moins les césures aux hémistiches !

— Ça donne quoi en Français ?

— Où croyez-vous être, Monsieur ?

— À l’audition de la french academy, quoi d’autre ?

— D'une part, nous vous remercierons de nous épargner les anglicismes. De l'autre, vous vous présentez ici sans connaître les notions de césure ou d’hémistiche ?

— Je savais pas qu’il fallait étudier pour la téléréalité…

— Qu’ouïssons-nous ? La télé… pourriez-vous définir ce mot qui nous est inconnu ?

— Ben, la téléréalité, c’est comme vous, la french academy, le remake de la star academy

— Dehors, monsieur, dehors !

— Bah quoi ? Vous me virez parce que je connais plus de vocabulaire que vous ? Et les papys, faut sortir le dimanche… Je me disais aussi que ton texte à jouer là, qu’il était zarby tout de même…

— Dehors !

— Hou hou… téléréalité, téléréalité… nananère !

 

J’éteins le téléviseur, miaou. Cet extrait choisi des auditions pour Phèdre vaut bien le best of de Popstar. Quelle que soit la qualité des institutions artistiques, la majorité des gens qui se présente dans l’espoir de les intégrer reflète bien la nullité humaine. Ce que vous voyez là, ce dont vous vous moquez allègrement ne devrait même pas susciter un sourire : il s’agit du français moyen, reflet du niveau intellectuel du pays. Réfléchissez-y : certes, de nombreux ont été refusés, mais leur échec ne s’explique pas par la qualité des juges, cet échec est le pur produit d’une société où l’abrutissement sévit à l’échelle nationale. S’il n’y avait que quelques recalés et de vrais débats à l'endroit des talents à plébiciter, le rire serait peut-être mieux permis. Combien sont-ils éliminés pour une réussite ? Et ceux qui réussissent sont-ils vraiment bénis d'aptitudes réelles ? Comparée à de la vinasse, même de l’eau se boit comme du nectar.

Ah, fi de ce débat qui ne regarde que les humains ! Parlons d’hémistiche et de césure, vu que vous êtes sans doute aussi ignorant que la caricature d’acteur ci-dessus.

Sachez que pour les vers longs, de neuf à treize syllabes, la versification dite classique exige une pause bien marquée à une syllabe précise. Cette grande pause coupe le vers en deux. Chacune de ces parties est appelée hémistiche ; le repos, lui, la césure. Cette césure — je paraphrase vu la lenteur de vos cerveaux humains lobotomisés par le petit écran —, cette césure s’impose donc à la fin du premier hémistiche.

 

Reprenons la tirade d’Hyppolite :

 

D'un mensonge si noir // justement irrité,

Je devrais faire ici // parler la vérité,

Seigneur ; mais je supprime // un secret qui vous touche.

Approuvez le respect // qui me ferme la bouche,

Et sans vouloir vous-même // augmenter vos ennuis,

Examinez ma vie, // et songez qui je suis.

 

Il s’agit d’alexandrins, des vers de douze syllabes pour ceux qui ont la mémoire défaillante. En général, l’alexandrin demande un repos en son milieu, donc à la sixième syllabe. « // » indique la césure.

Si vous observez attentivement, vous remarquerez qu’il y a, dans cet extrait, trois schwas qui tombent à la césure et que ces trois schwas subissent l'élision. « Seigneur ; mais je supprime // un… » ; « Et sans vouloir vous-même // augmenter… » ; « Examinez ma vie, // et… »

En vert, vous avez la dernière syllabe sonore du premier hémistiche, la sixième dans ce cas de figure. Si les schwas sont systématiquement élidés (les mots suivants commencent par une voyelle), ce n’est pas un hasard. Il s’agit de la règle : aucun e sonore à la césure, jamais ! D’ailleurs, si vous aviez quelque chose du genre :

 

Seigneur ; je supprime // de très vilains mensonges

 

Prononcez à voix haute, le me de supprime (qui doit être prononcé puisque le schwa est suivi d’une consonne), vous constaterez que cela ne permet pas de faire une vraie pause ; on a même l’impression que le ton monte. Cette proposition a bien douze syllabes, mais n’est en aucun cas un alexandrin !

Comme exercice, lisez le texte à voix haute tout en respectant la pause aux césures ; vous remarquerez que la structure du vers permet une pause quasi naturelle.

 

Les césures les plus rencontrées :

 

Pour le vers de neuf syllabes (ennéasyllabe) :

4 – 5

3 – 6

Pour le vers de dix syllabes (décasyllabe) :

5 – 5

4 – 6

Pour le vers de onze syllabes (hendécasyllabe) :

5 – 6

L’alexandrin

6 – 6

Pour le vers de treize syllabes (trop rare pour avoir un nom officiel ; triskaidecasyllabe ?)

5 – 8

6 – 7

 

Le Raminagrobis.

 

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Leçon précédente : ICI

 

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