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(...) Quel étonnement : l’invité de ce soir est ce fameux Chvéïk ! The Poet pour la presse anglo-saxonne, la Quintessence du Vers beau pour l’hexagonale, the French Lord Byron ou l’Héritier de Charles sur les réseaux sociaux. Non peu fier de son succès, il s’inféode à l’instrumentalisation de son image par les médias. Waouh, l’artiste ! Combien aux antipodes de ma projection mentale ! Un quadragénaire d’extraction zaïroise, non, beaucoup plutôt un jeune trentenaire — le point n’est pas abordé. On apprend qu’il a été adopté en Belgique à son sixième anniversaire. Je lui tolérerais sa catastrophique élocution s’il attouchait la cheville du talent de Modiano : il désopile une syllabe sur deux, sue à articuler et ponctue ses interventions de bégaiements inopinés. Se ridiculiser pour accroître les ventes, à en inférer que son nouveau recueil ne touche que la pulvérulence papillonnant d'étalage en étalage.

Quelle proie facile pour les debaters ! Ils l’accablent sans freins. Et the Poet de s’ébouler, déconfit après la pique de Jan Poix, mon journaliste favori, le seul de sa génération à l’expression diserte, épigone des orateurs antiques : « Sur le Racine mort, le Campistron pullule. » Joujou, le pseudo-Ruquier, commente l’anecdote, ne faisant aucun cas des pleurs de Chvéïk :

— Campistron, gredin du XVIIe, alors même que Racine en personne l'a conseillé, n’est jamais parvenu à l’égaler. D’où le vers goguenard de Victor Hugo. On lui doit des illuminations sporadiques telles que : « Quand l’amour est extrême, il se croit tout permis. »

La parenthèse achevée, Jan Poix, plus caustique qu’à l’accoutumée, enfonce le clou avec cette gouaille :

— Confronter l’écrivassier Chvéïk avec Jean Galbert de Campistron — vous allez voir, c’est drôlichon bien que « le sage ne rit qu’en tremblant », citation ad patres de Joseph Peggy de La Vignasse —, lui ferait trop d’honneur, car, si l’on déchiffre ses hémistiches exsangues, dont l’exiguïté accentue notre asthénopie, le deuxième, lui, avait au moins domestiqué le mètre byzantin de l’alexandrin classique. À l’assistance, je ramentois que byzantin signifie…

Trivial, mais suffisant pour provoquer l’esclafferie du parterre mieux altéré de massacre que de raffinement.

Nul ne s’intéresse au dépit du rimailleur encensé naguère, conspué aujourd’hui ; il sort du plateau au bord de la syncope, soutenu par des vigiles. Béa Masalé enchaîne. Plus redoutable que Jan Poix — ce dernier, victime de son érudition, est peu pris au sérieux —, la vuvuzela du concetto bémolisé à l’emporte-pièce, elle qui ne ménage que les chauves, m’épate de n’avoir point participé plus rudement au lynchage malgré la toison d’astrakan de Chvéïk, le Jackson sixth. En outre, fidèle aux pataquès de la gent gazetière, son discours atteste toujours l’invasion anglo-saxonne ; là, je note qu’elle prononce challenge à l’instar des boxeurs américains — Rocky Balboa a sans doute cogné Wells pour être expédié au Moyen-Âge afin d’indiquer à nos ancêtres l’orthophonie de chalenge, menaçant d’un swing ou d’un bolo-punch le paysan tenté par l’emploi de défi ou de compétition. Chvéïk, quant à lui, ce feu dont la paille avalise l’inconsistance du bouche à oreille électronique, s’est déjà effrangé dans les remembrances, comme une fumée industrielle dans les stratosphères de la bêtise capitaliste. Je coupe ; il devient impératif de me mettre au lit si je veux ne dévorer pas ma ponctualité demain.

Un cri. Redoublé. Des cris rauques. Quel malséant tonitrue ainsi au milieu de la nuit ? Le bacchanal provient du rez-de-chaussée. Je m’empare de ma bombe défensive de chevet, me confine dans la salle de bain et compose le 101.

   Chantal, au secours ! Chantal, êtes-vous là ?

Je dépose mon GSM, dévale l’escalier. Une ombre se démène sur la table de la cuisine. Môssieur Minou, la queue hérissée, rive sa hargne cynégétique sur l’intrus. Prête à user de mon arme, j’allume :

Claude ?

Il va vous balancer le boxon. Magnez-vous de le dégêner, qu’il ne bêche à rallier le plancher des vaches, trompète-t-il, cessant de ballotter sa veste pour rebuter ma sentinelle.

D’abord récompenser Môssieur Minou…

Vous vous enfargez toujours dans les fleurs du tapis...

 

FIN DU CHAPITRE III

 

Chantal Lemaître, La Cabale des Navets, texte sous copyright, tous droits réservés.

 

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