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L’évasion de Claude agite ma paisible existence… J’ai déjà été interpellée à plusieurs reprises au moment des faits, il y a moins de deux mois. Le Directeur Général d’une chaîne de reprographie limitée à trois succursales mérite-t-il ce regain d’intérêt ? Les salariés l’appelaient Monsieur le Président ; cette déférence gorgée d’ironie lui procurait un mini-orgasme balisé des mêmes rictus sur ses lèvres que lors de ses jappements étranglés en réponse à mon lascif Viens, mon minou.

Je ne rajoute rien à mes dépositions précédentes. Des paroles de Remington ayant resurgi en moi, j’extrapole que le fisc exige de Claude le remboursement d’une dette colossale. Le duo en imperméable gris foncé ne me confirme rien et leur investigation glisse sur madame Piers, comme Remington avant eux : L’avez-vous rencontrée ? Où ? Quand ? Ces Dupondt, dans un français parfait qui m’ébahit, s’étendent un peu plus que leur piètre prédécesseur, me contraignent à tout répéter trois fois, à reformuler même, s’attachent aux détails : vêtements, coiffure, accompagnants, contenu de la discussion, etc.

Ma mémoire d’éléphant appréciée, ils ne s’attardent pas et s’éclipsent avec le classique : Merci pour votre coopération. Si d’autres informations vous reviennent au sujet du couple Piers, n’hésitez pas à nous téléphoner. Voici nos cartes. Je les insère dans mon portefeuille avec celle du détective, sans même les soumettre à mon œil.

Je ne m’explique pas cette subite obsession pour cette mijaurée. Au respect du code féminin — nos pratiques ne concernent pas les étrangers —, bien qu’elle m’apparaisse haïssable, je n’ai pas révélé son dégoût pour la fellation, une indication superflue dans le cadre de cette enquête. 

 

            Enfin la paix ! Pour le souper, mon humeur me défend de cuisiner et je choisis le tiercé quatre saisons —  coca-cola — supplément d’ail, le meilleur. Au lieu de m’avachir à attendre, j’efface les empreintes de semelles ; ces hommes, incapables d’assimiler l’emploi d’un paillasson ! Dans l’élan, je passe l’aspirateur-balai et vérifie le niveau d’eau dans les deux bols de Môssieur Minou, l’un dans le salon, l’autre dans la chambre.

Le livreur arrive, toujours aussi séduisant avec son torse sculptural et ses cheveux crollés. Non, ne baisse pas le menton quand tu cherches la monnaie dans ta besace : l’étalement de ta tonsure gâte mes fantasmes ! Voilà, pas de pourboire… Fidèle au rendez-vous, Môssieur Minou se montre, se dandine entre mes mollets et demande sa pitance. Le pauvre ne sait pas gérer sa nourriture : quelle que soit la quantité de croquettes dans sa gamelle, il dévore tout d’une traite. Alors, je l’ai accoutumé à se rassasier en même temps que moi.

Nos mets respectifs mâchés et avalés dans ce silence funéraire propice à la bonne digestion, je vaque à la vaisselle, plie et jette le carton de la pizza, me débarrasse de la poubelle, ventile la pièce et m’en retourne sur le canapé, décidée à me détendre en savourant le second recueil de ce poète hypermédiatique, un certain Chvéïk, versificateur que j’imagine sexagénaire, d’origine slave et si jaloux de l’antihéros de Jaroslav Hašek qu’il en emprunte le nom pour pseudonyme.

 

 

Chantal Lemaître, La Cabale des Navets, texte sous copyright, tous droits réservés.

 

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Tag(s) : #Le Récit

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