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Je suis exténuée et affamée. En une heure et demie, hormis un florilège d’inepties, ce détective m’a dévoilé sa couleur favorite, le tissu de ses caleçons courts, ses loisirs — de la philatélie à la mycologie avec un zigzag sur son habileté aux fléchettes —, les difficultés de communication provoquées par son instrument auditif (molesté toute la conversation par un doigté malsonnant) ainsi que sa généalogie à partir des arrière-arrière-grands-parents du côté maternel et une génération plus loin pour le paternel ; — je ne me souviens que de sa condition d’enfant unique célibataire, orphelin à la suite d’une avalanche dans l’Himalaya.

Je suis mieux renseignée sur ce Remington que sur Yves, incroyable ce trouble compulsionnel ! L’ennui et la confusion entre parenthèses, j’applaudis la performance : en divulguer autant sur soi sans le moindre pronom de la première personne relève du talent. Puis, j’avoue n’être pas restée insensible aux intonations de ses babillages. Quel regret que son travail consiste à renifler sous les jupes en quête d’indices, comme un chien ratisse les trottoirs de sa truffe sans se formaliser des sentinelles heurtées. Mais qu’est-ce que je raconte, moi ?

Par bonheur, il m’a posé les deux questions pour lesquelles il est venu avant que la migraine ne m’assommât. Je ne pouvais pas le convier à dîner au risque de devoir le supporter toute la soirée. Je n’ai même pas encore défait mon sac pour le caser dans l’armoire. Je déteste le désordre chez moi, mais je me soigne : combien me suis-je abstenue de lui remémorer la fonction d’un sous-verre ! À croire qu’il s’évertuait à en rater le centre pour marquer la table de traces analogues à des cachets postaux. En réalité, je craignais de l’interrompre, que sa logorrhée ne bifurquât encore dans quelque contrée inexplorée de son ego.

C’est l’heure du goûter : je ne vais pas manger des tartines maintenant… Autant patienter avec un thé et des spéculoos. Saute un repas, ta ligne t’en remerciera. À quel point sommes-nous endoctrinées, nous les femmes ? Si je perds un kilo, j’ampute mon squelette. Et quoi de pire pour le corps que de ne pas s’alimenter avec régularité ? Quelle misère : quelque épanoui se revendique notre savoir, rien ne nous corrige, jusqu’à soupçonner les obstétriciens d’intégrer dans notre psyché la puce de l’éternel féminin.

J’écarte les sollicitations gastriques et m’allonge sur le canapé ; un peu de repos me soustraira aux jugements faciles initiés par la fatigue. Môssieur Minou me rejoint, un réflexe touchant, et s’installe en boule sur mes cuisses. Je le caresse. Il ne lui manque qu’un attribut pour friser la perfection : le ronronnement. Si je maintiens une main sur sa poitrine, j’en perçois les vibrations, mais aucun son ne s’en échappe ; c’est Môssieur Minou, il est comme ça et c’est ainsi que je l’aime.

Combien de temps me suis-je assoupie ? La sonnette tinte de nouveau. Je consulte mon Nokia 3210, plus résistant et commode que ces engins en vogue qui dilapident leur charge en moins d’une journée, se cassent au moindre choc et s’acquittent des requêtes avec la ponctualité de l’inspecteur dessiné par Bruno Bianchi. Qui ? Ne maudissez pas votre insuffisance culturelle : l’art de l’enseignant, ce pseudo-érudit cramponné aux glorioles, consiste à claironner ses connaissances, un étalage tous azimuts néanmoins accessible grâce à des rafales de charades. Exemple : Penny, dans la version anglaise, est doublée par Holly Berger pour la dernière saison. Ainsi mentionnera-t-on Sophie au forceps, ensuite Fino et, dans les pires classes, le chef Gontier. Les couloirs obscurs de deux douzaines d’esprits s’illumineront alors à la vérité accouchée : tout Gadget est inutile, l’ordiphone est un gadget, donc l’ordiphone est inutile. C.Q.F.D.

Dix-huit heures. Môssieur Minou dort profondément. Pour qui le déranger ? Je m’empare de la télécommande d’un geste lent et attentionné. De son côté, Yves prépare ses cours pour demain quand seul un chahut l’en récompensera, le quotidien pour un professeur d’histoire-géo. Quel gâchis ! Est-il permis de ne pas exploiter cette chance ? Fraîchement diplômé de Jonfosse, il n’a pas encore brisé le lavage de cerveau subi à l’institut pédagogique. À son âge, je m’étais déjà émancipée, mais je n’en récolte aucune fierté puisqu’il est allégué que la maturité des filles irradie plus vite que celle des garçons.

On insiste à ma porte ; Remington ? Je coupe l’écran, me redresse, hâte mon pas, non sans m’embarrasser. Suis-je déçue du nez à nez avec deux policiers ? ...

 

Chantal Lemaître, La Cabale des Navets, texte sous copyright, tous droits réservés.

 

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Tag(s) : #Le Récit

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