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Première incursion à l’Athénée Royal de M., dans les jungles hostiles en périphérie de Huy, une débâcle pour ma piteuse Smart exiguë — j’insiste sur les pléonasmes ainsi que la position du tréma. Un établissement aux abords verdoyants, à l’écart de la puanteur et du brouhaha urbains, comment oser se plaindre ? Sauf que décembre a déjà posté son verglas, ses draches et ses neiges fondantes en embuscade ; l’État ne me remboursera pas mes frais d’entretien…

Pour comble, une distance non négligeable sépare le parc de la porte la plus proche, un parcours du combattant pour moi qui ne chausse que des talons hauts. Pourquoi ? Je m’astreins à compenser les plaies congénitales et un mètre soixante-cinq intimide davantage qu’un mètre soixante, trompe-l’œil ou pas. Dans la logique, malgré la saison, je m’interdis de me défendre du froid affublée d’un de ces énormes anoraks garnis de duvet par crainte d’être assimilée à un basset ou un boudin, une contrainte ruineuse : les rares Thermolactyl portables, au souhait de ne pas ressembler à une publicité vivante de Retraite Plus, saignent la carte bancaire.

Presque en retard, je me hâte et parviens au secrétariat où j’apprends, qu’à huit heures, on perpétue le ramassage des troupes dans la cour. Je me soumets au folklore et convoie la mienne du rang 1F à la classe 53 via un dédale de couloirs en carton-pâte, lesquels remémorent la construction provisoire de ce bâtiment réservé à un autre terrain, deux lieues plus loin, décentralisation que les murs attendent depuis soixante ans pour s’armer de béton, à la délectation d’Électrabel ; — le défaut d’isolation thermique nécessite une activité excessive, onéreuse et polluante des radiateurs délabrés.

            Le chemin m’a permis de grappiller quatre minutes. Le temps que chacun s’installe, se réchauffe et déchiffre le gribouillage délibéré de mon patronyme, cinq de plus. Moins d’une quarantaine à émietter, donc. Je ne m’investis pas dans une leçon organisée ; inutile pour une prise de contact. Vingt-cinq têtes, à raison d’environ deux minutes par identité déclinée, j’ai de la marge. Au besoin, je sors ma dernière cartouche : la technique de l’appel. N’écarquillez pas vos yeux telle Nabila ébahie de découvrir qu’une jument n’accouche pas d’un chevalon ni d’un chevalet — à vos mines enjouées, je constate que la téléréalité vous parle plus que l’homme-canapé. Munie de mon registre, j’énumère les noms et me hasarde à leur associer un visage, procédé efficace qui égaie l’assemblée et la persuade de ma sympathie quand il n’aspire qu’à invoquer la sonnerie.  

Au centre-ville, les dégourdis m’auraient demandé mon statut conjugal, mes mensurations ou encore mon Facebook. Ici, j’ai l’impression de converser avec des gamins de sept ans : pas de casquette, pas de GSM, pas d’IPod, rien. Des traits poupins, inexpressifs, des regards d’une inanité à vous glacer et des voix qui ne renoncent à leur mutisme que si je désigne le doigt levé. Ai-je changé d’époque ? Interprété-je une parodie de l’École des Fans ? Et les excentricités baptismales ne corrigent pas cette distorsion : outre les conventionnels Nathan, Emma et Cie, je rencontre une Iphigénie, une Clytemnestre et une Andromaque quand je conjecturais les fameux Khaleesi ou Katniss. J’imagine le front déridé d’un policier ou d’un douanier devant leur passeport… Clytemnestre Peeters ou encore Andromaque Vandeputte, bien que je surestime à coup sûr ces collègues fonctionnaires dont la culture antique doit se borner d’Ulysse 31 à l’unique locution Va te faire voir chez les Grecs.

 

Chantal Lemaître, La Cabale des Navets, texte sous copyright, tous droits réservés.

 

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Tag(s) : #Le Récit

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