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(...) Sa stature n’inquiète pas, mais ne vous y fiez point : derrière ses airs aristocratiques de panthère un peu trapue et au cou atrophié — jusqu’à le confondre avec un hibou —, Môssieur Minou se métamorphose en redoutable prédateur face à la malveillance, le meilleur antivol du monde dès ses griffes acérées déployées. Chaton, il dévoilait déjà un potentiel de garde hors norme pour son espèce. Et un instinct protecteur… Je me souviendrai toujours de ce samedi-là… Il n’avait pas sept mois. L’échine ansée dans le creux formé par mon bras droit plié et collé contre ma poitrine, il me mordillait un pouce, délicat, pendant que je m’amusais à lui chatouiller le ventre quand mon conjoint est revenu d’une beuverie entre suppôts de la concupiscence houligane et a essayé de maculer ma peau de salive éthylique. J’ai ipso facto résisté, il a ex abrupto persisté, j’ai crié, il a hurlé et Môssieur Minou a bondi sur ses pattes, devant lui, dos à moi, oreilles en arrière, poils hérissés, queue au volume triplé, souffles menaçants. Il n’était pas encore assez robuste pour mettre le malfaisant en déroute, alors, soucieuse que ce dernier ne l’écrasât par accident, je l’ai claqué avant de le jeter dehors, un ivrogne que je tolérais pour oublier ma liaison précédente.

            On carillonne. L’abruti qui n’a de lettres que les trois etc., je parie, et qui se figure tenter mon indulgence avec des excuses et une pauvre fleur. Yves n’est pas méchant : il manque juste de subtilité, carence propre au genre fort. Je l’ai déniché sur un site à la mode où son orthographe surnageait des marées d’ignominies syntaxiques. J’y chassais les amants transitoires parce que si les sex toys surpassent n’importe quel phallus, ils demeurent dépourvus de mains et de langue. Lui, il y examinait les fiches une par une, minutieux, dans le but de croiser l’Amour, une love story à la manière de Racine débouchant sur un happy end de Disney, le niais dans toute sa splendeur.

J’ai éclaté de rire à son premier courriel, cacographie style XVIIIe orchestrée par un génie digne de Fatal Bazooka[6]. Je me suis passablement divertie aussi à éprouver sa persévérance — nous, femmes, devons sans cesse veiller à notre réputation — pour le rencontrer quelques semaines plus tard et céder un baiser au troisième rendez-vous, les dernières faveurs au quatrième, mais uniquement parce que c’était lui… La gent masculine adore ces phrases qui catapultent l’ego par-delà les exosphères de la présomption. Et, quoiqu’à peine mieux constitué que la majorité, Yves a encore savouré le classique éblouissement : Oh ! ça ne va jamais rentrer ! Par précaution, j’ai dissimulé mon godemiché. Je n’aime pas Yves, je ne le nierai pas, mais son côté fleur bleue me rassure sur sa fidélité : ça minimise le risque d’attraper une MST.

           À ma surprise, au lieu du blondinet pansu aux mimiques de cocker, un long et mince brun mal rasé me demande de lui confirmer ce qu’il lit sur la boite aux lettres. Je le prends pour un démarcheur et lui déclare un désintérêt radical, quelque extraordinaire s’affiche le produit vendu. L’intrus feint un problème auriculaire, sort sa carte, fixe sur moi l’enthousiasme marron de ses pupilles très dilatées, muet. Il a du métier, pensé-je avant que le poids du silence contraigne mon regard à se baisser sur le carton fripé et écorné : Monsieur Olivier REMINGTON, Détective Privé.

— Monsieur Remington, c’est pour faire Steele ? l’interrogé-je avec une stupidité déconcertante...

— La grande classe n’est qu’une question de point de vue, cependant vous témoignez d’une belle perspicacité : il s’agit bien d’un pseudonyme. J’admets avoir du faible pour les machines à écrire et…

— Vous n’avez pas sonné chez moi pour me causer de votre violon d’Ingres, l’arrêté-je sur la défensive dès sa flatterie incongrue, révélatrice d’un défaut certain de sagacité. Ruse ? appréhendé-je, préoccupée par sa profession.

— Auriez-vous la gentillesse de répéter, s’il vous plaît ? Je n’entends pas bien ce que vous voulez dire… Du moins, à cette oreille-là, affirme-t-il en tournant le cou… Une défaillance de mon appareil auditif, pardon… Oui, je suis jeune pour en porter un, mais, affligé d’une infirmité congénitale, je…

— Je disais que vous n’avez pas sonné chez moi pour me causer de votre violon d’Ingres, proféré-je après une courte hésitation : Quel lien entre son entendement et son handicap ?

 

Chantal Lemaître, La Cabale des Navets, texte sous copyright, tous droits réservés.

 

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Tag(s) : #Le Récit

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