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On devient professeur parce qu’on a raté quelque chose. Sa vie, peut-être… Comme le formule si bien Proust : Il faut vraiment être con pour être dans la classe, voir le prof galérer et dire : « Ah, moi, je veux faire ça plus tard ! »[1] À l’évidence, ce n’est pas Marcel, la concision au rendez-vous.

Les universitaires qui finissent par s’accomplir dans un athénée se glorifient sans doute de la vision révélée à l’écriture de leur mémoire : Je suis dénué de génie, j’enseignerai ! Et les régents ? ces merveilleux éducateurs qui ont déniché l’énergie nécessaire des abîmes de l’orgueil par crainte du pis, l’humiliation infernale, la reconversion en instituteur — oui, l’instit, vous savez, cette sotte espèce, incarnation du baby-sitter refoulé, qui, mime du Larousse Jeunesse, introduit des sujets en nombre, mais ne maîtrise rien —, et les régents ? des paons aux souvenirs conciliants, qui ont oublié le double échec cause de leur excommunication des universités tel, autrefois, leur mépris pour les conseillers d’orientation : Vu tes dispositions, évite de gaspiller les économies de tes parents en minerval à plus de 800 euros et rejoins l’Éducation nationale en trois ans. Ainsi paradent-ils avec l’éventail de leurs connaissances aussi normalisées que leurs abondantes lacunes face à des adolescents loin de succomber pour si peu quoique mésestimés. Bref, une réelle vocation… Je me permets d’en parler avec cette précision clinique, car je détiens moi-même un régendat en langue maternelle français, Agrégée de l’Enseignement Secondaire Inférieur Pédagogique, A.O.C. dont la longueur souligne la fatuité et l’imposture du diplômé.

Ah ! je ne me suis pas présentée. Pour mon aise — un prof répugne à converser d’égal à égal —, projetez-vous derrière un banc d’école, cette sorte de coffee table imitation Pierre Guariche du pauvre. Sur ce qui vous sert de chaise, piqués par le siège mal rogné, une vis oxydée du dossier, la curiosité et la soif de règles grammaticales tortueuses, vous attendez votre nouveau professeur de français, moi, en l’occurrence. J’ouvre la porte, souris de constater que vous avez assez de retenue pour me dispenser du coup de l’éponge, redresse le dos, contracte les fessiers et m’avance vers le tableau où je trace mon patronyme en énormes lettres capitales, comme si je m’adressais à un public de malvoyants : Mlle LEMAÎTRE. Oui, ça en impose, surtout depuis le pénultième Goncourt. Sans surprise, pas un pour demander s’il y a une quelconque filiation ou relever le pédantisme de mon choix lexical — qui a entendu que j’avais renoncé à ce qui singularise mes pairs ? Je m’adapte à l’apathie générale, distends mes lèvres à vouloir en exhiber l'hypocrisie le plus belle — c’est quoi ces Oblomov sous Prozac ? — et commence l’appel par ordre alphabétique. Je n’enjoins plus d’écrire les prénoms sur une feuille qu’on érige pliée à l’exemple d’une boite de Toblerone, une résolution sans suggestion chocolatée, très écologique et, avant tout, peu encombrante pour l’esprit. Parmi la vingtaine de blancs-becs, il suffit de discerner les tapageurs, lesquels se distinguent toujours assez tôt. Pour eux, machin en apostrophe à chaque phrase remédie à l’ignorance et les mate, ridiculisés devant les condisciples : Tais-toi, machin ; cesse de bavarder, machin ; journal de classe, machin... Avec de la chance, des malicieux me relayent et, assurés du soutien marqué au coin de mon rictus complaisant, s’y adonnent à foison. Non, je ne redoute pas les représailles : de douze à quinze ans, ils ne l’emportent en finesse que sur cette majorité d’humoristes contemporains fiers de susciter quelques rires gênés à partir d’irrévérences faciles sur l’époque, de vraies têtes à claques décervelées. Quant aux autres, ils se satisfont de compliments, impersonnels ou non : C’est très bien mon petit, regagne ta place. Leur égocentrisme les aveugle et les empêche de concevoir qu’ils sont exclusivement considérés en ennemis de moins, qu’ils pèsent autant qu’un soupir de soulagement...

 

Chantal Lemaître, La Cabale des Navets, texte sous copyright, tous droits réservés.

 

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Tag(s) : #Le Récit

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